{"id":877,"date":"2021-07-31T14:02:22","date_gmt":"2021-07-31T12:02:22","guid":{"rendered":"https:\/\/graphonautedelespace.fr\/?p=877"},"modified":"2022-02-03T14:16:14","modified_gmt":"2022-02-03T13:16:14","slug":"la-signature-de-leau-version-bleue","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/graphonautedelespace.fr\/?p=877","title":{"rendered":"La signature de l\u2019eau, version bleue"},"content":{"rendered":"\n[et_pb_section fb_built=&#8221;1&#8243; _builder_version=&#8221;4.8.2&#8243; background_color=&#8221;#FFFFFF&#8221; background_enable_image=&#8221;off&#8221; custom_margin=&#8221;|||&#8221; custom_padding=&#8221;0px|||||&#8221;][et_pb_row _builder_version=&#8221;4.8.2&#8243; _module_preset=&#8221;default&#8221; positioning=&#8221;none&#8221; position_origin_r=&#8221;top_right&#8221; z_index=&#8221;0&#8243; width=&#8221;100%&#8221; max_width=&#8221;1902px&#8221; custom_padding=&#8221;0px|||||&#8221;][et_pb_column type=&#8221;4_4&#8243; _builder_version=&#8221;4.8.2&#8243; _module_preset=&#8221;default&#8221;][\/et_pb_column][\/et_pb_row][et_pb_row admin_label=&#8221;Ligne&#8221; _builder_version=&#8221;4.8.2&#8243; _module_preset=&#8221;default&#8221;][et_pb_column type=&#8221;4_4&#8243; _builder_version=&#8221;4.8.2&#8243; _module_preset=&#8221;default&#8221;][et_pb_blurb title=&#8221;Nouvelles | Finales Terra 56&#8243; use_icon=&#8221;on&#8221; font_icon=&#8221;%%127%%&#8221; icon_color=&#8221;rgba(0,0,0,0.61)&#8221; use_circle=&#8221;on&#8221; circle_color=&#8221;rgba(0,0,0,0.16)&#8221; use_icon_font_size=&#8221;on&#8221; icon_font_size=&#8221;30px&#8221; _builder_version=&#8221;4.8.2&#8243; _module_preset=&#8221;default&#8221; header_font=&#8221;Trebuchet|300|||||||&#8221; text_orientation=&#8221;center&#8221; hover_enabled=&#8221;0&#8243; sticky_enabled=&#8221;0&#8243;][\/et_pb_blurb][et_pb_text _builder_version=&#8221;4.8.2&#8243; _module_preset=&#8221;default&#8221; text_text_color=&#8221;#FFFFFF&#8221; header_font=&#8221;Nasalization||||||||&#8221; header_text_align=&#8221;center&#8221; header_text_color=&#8221;#ffffff&#8221; header_font_size=&#8221;50px&#8221; text_orientation=&#8221;center&#8221;]<h1><span style=\"color: #333333;\"><em><\/em><em>Version bleue Utopiales<br \/><\/em><\/span><\/h1>[\/et_pb_text][et_pb_divider color=&#8221;#000000&#8243; _builder_version=&#8221;4.8.2&#8243; _module_preset=&#8221;default&#8221; width=&#8221;21%&#8221; module_alignment=&#8221;center&#8221;][\/et_pb_divider][\/et_pb_column][\/et_pb_row][et_pb_row _builder_version=&#8221;4.8.2&#8243; _module_preset=&#8221;default&#8221; custom_padding=&#8221;||1px|||&#8221; min_height=&#8221;44784px&#8221;][et_pb_column type=&#8221;4_4&#8243; _builder_version=&#8221;4.8.2&#8243; _module_preset=&#8221;default&#8221;][et_pb_text _builder_version=&#8221;4.8.2&#8243; _module_preset=&#8221;default&#8221; hover_enabled=&#8221;0&#8243; sticky_enabled=&#8221;0&#8243;]<p style=\"text-align: center;\"><strong>La signature de l\u2019eau, version bleue<\/strong><br \/> Proposition de M\u00e9lody Gervais, puis proposition d\u2019O\u2019Scaryne,<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">puis quatre propositions de No\u00ebmie Buffet<\/p>\n<h4><strong>\u00a0<\/strong><\/h4>[\/et_pb_text][et_pb_image src=&#8221;https:\/\/graphonautedelespace.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/Capture-de\u0301cran-2021-07-31-a\u0300-09.10.55.png&#8221; _builder_version=&#8221;4.8.2&#8243; _module_preset=&#8221;default&#8221; hover_enabled=&#8221;0&#8243; alt=&#8221;graphonaute sf espace astronomie terre nouvelles uotpiales&#8221; title_text=&#8221;Capture d\u2019e\u0301cran 2021-07-31 a\u0300 09.10.55&#8243; sticky_enabled=&#8221;0&#8243;][\/et_pb_image][et_pb_text _builder_version=&#8221;4.8.2&#8243; _module_preset=&#8221;default&#8221;]<p>&nbsp;<\/p>\n<p>\u00a0Le vaisseau des Sourciers s\u2019\u00e9tait pos\u00e9 deux jours plus t\u00f4t sur <em>Nova Terra 56<\/em>, dans une plaine de poussi\u00e8re turquoise, baign\u00e9e par la lumi\u00e8re aux reflets grenat de l\u2019\u00e9toile proche, et barr\u00e9e au loin par une ligne de sommets dentel\u00e9s, une cha\u00eene de montagnes sans doute tr\u00e8s jeune. Sur certains des pics, une calotte blanche \u00e9tincelait dans la lueur rose. Des glaciers ?\u00a0 Difficile de dire \u00e0 cette distance. En tout cas il y avait de l\u2019eau sur Terra 56. C\u2019\u00e9tait la raison principale de la pr\u00e9sence des Sourciers<em>. <\/em>Les capteurs du vaisseau avaient d\u00e9tect\u00e9 la <em>signature de l\u2019eau<\/em> depuis l\u2019espace, dans le spectre lumineux de la plan\u00e8te. D\u2019une mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale, Terra 56 pr\u00e9sentait des conditions quasi id\u00e9ales pour fonder une nouvelle Terre. Elle \u00e9tait \u00e0 la m\u00eame distance de son \u00e9toile que la Premi\u00e8re Terre de son Soleil. Elle \u00e9tait un peu plus grosse que la Premi\u00e8re Terre, la gravit\u00e9 y \u00e9tait donc plus forte, et l\u2019air \u00e9tait plus charg\u00e9 en dioxyde de carbone, mais rien que des combinaisons adapt\u00e9es ne puissent compenser. Et il y avait du mouvement \u00e0 la surface de la plan\u00e8te. Etait-ce des \u00e9ruptions volcaniques, des vents violents balayant un paysage d\u00e9sert, des pluies ou des orages peut-\u00eatre ? Ou bien \u00e9tait-ce autre chose, davantage\u2026 ? Y avait-il de la vie sur Terra 56 ?<\/p>\n<p>Hateya Somari, la capitaine de l\u2019exp\u00e9dition, une femme \u00e2g\u00e9e tann\u00e9e par des ann\u00e9es d\u2019exp\u00e9ditions spatiales, avait appris \u00e0 ne plus l\u2019esp\u00e9rer. Depuis des si\u00e8cles que l\u2019humanit\u00e9 s\u2019\u00e9tait lanc\u00e9e \u00e0 la conqu\u00eate du cosmos, on n\u2019avait pas trouv\u00e9 la moindre trace d\u2019existence extraterrestre, pas m\u00eame une bact\u00e9rie. L\u2019homme se r\u00e9solvait peu \u00e0 peu \u00e0 \u00eatre seul dans l\u2019univers. Et pourtant\u2026 Pourtant Hateya avait eu un pressentiment \u00e9trange, en apercevant pour la premi\u00e8re fois l\u2019horizon de Terra 56\u00a0 par la baie vitr\u00e9e de la dunette, ses deux lunes et son jour aux couleurs de cr\u00e9puscule. L\u2019\u00e9quipage avait appris \u00e0 se fier aux intuitions de sa capitaine. Certains murmuraient qu\u2019elle avait des dons chamaniques, h\u00e9rit\u00e9s de lointains anc\u00eatres sioux, des indiens de la Premi\u00e8re Terre. Plus simplement, Hateya avait un bon instinct, aiguis\u00e9 par des d\u00e9cennies d\u2019observation et d\u2019exploration spatiale. Et cette plan\u00e8te\u2026 Aucune exoplan\u00e8te n\u2019\u00e9tait semblable \u00e0 une autre, bien s\u00fbr, mais Terra 56 avait quelque chose de plus encore. Quelque chose de radicalement diff\u00e9rent.<\/p>\n<p>Le lendemain de l\u2019atterrissage, l\u2019\u00e9quipage avait lanc\u00e9 la premi\u00e8re exp\u00e9dition sur le sol, \u00e0 bord de v\u00e9hicules tout-terrain, en emportant de l\u2019eau et des rations pour une semaine. Ils \u00e9taient partis en \u00e9quipe r\u00e9duite, Hateya bien s\u00fbr, puis Corey, le m\u00e9canicien du bord, un quadra aux cheveux vert vif, aux allures d\u2019\u00e9ternel adolescent, mais qui \u00e9tait capable de r\u00e9parer n\u2019importe quelle machine avec quasiment rien\u00a0 m\u00eame au milieu d\u2019une temp\u00eate de sable. A ceux-l\u00e0 s\u2019ajoutaient deux ing\u00e9nieurs, L\u00e9a et Oslan, deux jumeaux, une biologiste et un g\u00e9ologue, tous deux blonds et p\u00e2les, qui vivaient dans leur propre monde et se comprenaient presque sans parole. Et enfin Adrien Sorbier, un prospecteur au service des Compagnies Mini\u00e8res, le consortium priv\u00e9 qui finan\u00e7ait en partie l\u2019exp\u00e9dition.<\/p>\n<p>Au deuxi\u00e8me jour sur Terra 56, le petit groupe arriva au bord d\u2019un ruisseau, \u00e0 peine un filet d\u2019eau qui serpentait dans la plaine turquoise. La cha\u00eene de montagne s\u2019\u00e9tait quelque peu rapproch\u00e9e, et en pointant ses jumelles vers elle, Hateya aper\u00e7ut comme des ombres sur certaines de ses pentes. De la v\u00e9g\u00e9tation ?\u00a0 Plus probablement un caprice de la roche\u2026 La capitaine balaya l\u2019horizon du regard. Les volutes de poussi\u00e8re masquaient une partie de la plaine. Agenouill\u00e9s pr\u00e8s du ruisseau, microscope en main, L\u00e9a et Oslan analysaient la composition de l\u2019eau. Soudain L\u00e9a poussa une exclamation.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>\u2026<\/strong><\/p>\n<p>Hateya s\u2019approcha de la rive. La biologiste, un sourire ravi au visage, tenait plusieurs boules de\u2026 terre\u00a0\u2013 ou \u00e9tait-ce de la pierre\u00a0? \u2013 dans le creux de sa main. Son jumeau se pencha sur la trouvaille, un sourire moqueur aux l\u00e8vres.<\/p>\n<p>\u2014\u00a0S\u00e9rieusement\u00a0? demanda Oslan.<\/p>\n<p>\u2014\u00a0C\u2019est une d\u00e9jection, j\u2019en suis s\u00fbre\u00a0! s\u2019enthousiasma la jeune-femme. La preuve qu\u2019il y a de la vie\u00a0!<\/p>\n<p>\u2014\u00a0Nope, d\u00e9sol\u00e9 de te d\u00e9cevoir mais c\u2019est de la boue, rien d\u2019autre.<\/p>\n<p>\u2014\u00a0Une d\u00e9jection, s\u2019ent\u00eata L\u00e9a en tirant un sac transparent d\u2019une des nombreuses poches de sa combinaison.<\/p>\n<p>\u2014\u00a0Attends\u00a0!<\/p>\n<p>Le cri du g\u00e9ologue stoppa tout mouvement : Oslan, les yeux gros comme des soucoupes, repoussa du bout d\u2019une longue pince plusieurs des boules de terre dans la main sa s\u0153ur. Il farfouilla un moment avant de se saisir de l\u2019une d\u2019elle avec un cri de victoire digne d\u2019un gamin de dix ans.<\/p>\n<p>\u2014\u00a0 Ahah\u00a0! Tu peux garder tes d\u00e9jections, moi j\u2019ai trouv\u00e9 du stibiopalladinite\u00a0!<\/p>\n<p>\u2014\u00a0<em>J\u2019ai<\/em> trouv\u00e9, tu veux dire, maugr\u00e9a sa jumelle en glissant finalement ses trouvailles \u00e0 elle dans un sac.<\/p>\n<p>\u2014\u00a0Du quoi\u00a0? r\u00e9p\u00e9ta Sorbier en bousculant Hateya.<\/p>\n<p>Leurs combinaisons, toutes moulantes qu\u2019elles \u00e9taient, ne rendaient pas leurs mouvements faciles, en grande partie parce qu\u2019il fallait faire attention \u00e0 ne pas arracher le tuyau qui reliait l\u2019ensemble masque-visi\u00e8re au filtre \u00e0 air fix\u00e9 \u00e0 leur ceinture. La capitaine fron\u00e7a les sourcils : Adrien Sorbier n\u2019avait rien d\u2019un athl\u00e8te, engonc\u00e9 qu\u2019il \u00e9tait dans sa combinaison aux couleurs du Consortium \u2013 vert et violet, un m\u00e9lange au moins d\u2019aussi mauvais go\u00fbt que la compagnie en question d\u2019apr\u00e8s Hateya. Masque et visi\u00e8re avaient au moins le m\u00e9rite de masquer le visage burin\u00e9 du prospecteur. On ne choisissait malheureusement pas ses investisseurs, soupira la capitaine en s\u2019approchant \u00e0 son tour. Sorbier avait boug\u00e9 avec une vivacit\u00e9 \u00e9tonnante \u00e0 la simple mention du m\u00e9tal \u2013 l\u2019app\u00e2t du gain, soup\u00e7onna-t-elle en tentant de se rappeler l\u2019int\u00e9r\u00eat de ce m\u00e9tal-ci. Le caillou n\u2019avait rien de particuli\u00e8rement original : fonc\u00e9, presque noir, parsem\u00e9 de t\u00e2ches dor\u00e9es et de l\u00e9gers reflets violac\u00e9s.<\/p>\n<p>\u2014\u00a0C\u2019en est, ass\u00e9na Oslan, et s\u2019il y a du stibiopalladinite, il y a du\u2026<\/p>\n<p>\u2014\u00a0Palladium\u00a0! compl\u00e9ta Sorbier. Enfin une bonne nouvelle\u00a0!<\/p>\n<p>\u2014\u00a0C\u2019est une mission humanitaire, Sorbier, lui rappela sobrement Hateya, la bonne nouvelle c\u2019est qu\u2019il y a de l\u2019eau.<\/p>\n<p>\u2014\u00a0Absolument, capitaine, absolument. Le Palladium sert \u00e0 fabriquer les circuits de vos joyeuses machines \u00e0 Sourciers, ceci-dit, pointa-t-il en d\u00e9signant l\u2019armada portative r\u00e9partie autour des jumeaux, sans oublier de l\u2019\u00e9lectronique grand public alors vous excuserez mon enthousiasme.<\/p>\n<p>Hateya hocha la t\u00eate et lui rendit son sourire de connivence. En voil\u00e0 un qui ne perdait pas de vue les int\u00e9r\u00eats du Consortium.<\/p>\n<p>\u2014\u00a0Il est imp\u00e9ratif de trouver la source du filon, reprit celui-ci.<\/p>\n<p>\u2014\u00a0Pas l\u2019objectif principal, pointa Hateya. Ceci-dit, le devan\u00e7a-t-elle en levant une main, il y a des chances pour que ruisseau et Palladium prennent leur source dans la m\u00eame zone.<\/p>\n<p>Le premier zigzaguait \u00e0 travers la plaine, un filet presque imperceptible au milieu des terres turquoises : bleu sur bleu, autant dire que les machines des ing\u00e9nieurs ne seraient pas de trop. Un coup d\u2019\u0153il au lointain et aux montagnes juch\u00e9es l\u00e0 confirma la source probable du cours d\u2019eau. Hateya plissa les yeux : les ombres aux abords des reliefs escarp\u00e9s \u00e9taient un peu trop changeantes \u00e0 son go\u00fbt.<\/p>\n<p>\u2014\u00a0D\u2019autant que\u2026<\/p>\n<p>\u2014\u00a0Quoi, L\u00e9a\u00a0? demanda Oslan.<\/p>\n<p>\u2014\u00a0Qu\u2019elle est la particularit\u00e9 de Terra\u00a056\u00a0? lui r\u00e9torqua celle-ci.<\/p>\n<p>\u2014\u00a0Je commence par quoi\u00a0?<\/p>\n<p>\u2014\u00a0C\u2019est une plan\u00e8te, andouille, le corrigea la jeune-femme en secouant la t\u00eate. Et elle a\u2026<\/p>\n<p>\u2014\u00a0Dites, quand vous aurez fini, intervint Sorbier. Mon temps, contrairement \u00e0 d\u2019autres, est de l\u2019argent. Celui du m\u00eame consortium qui finance votre exp\u00e9dition, rappela-t-il en croisant les bras.<\/p>\n<p>\u2014\u00a0J\u2019ai comme dans l\u2019id\u00e9e qu\u2019on ne risque pas de l\u2019oublier, souligna Corey avec un \u00e9clat de rire bon enfant.<\/p>\n<p>Le m\u00e9canicien ass\u00e9na une g\u00e9n\u00e9reuse tape sur l\u2019\u00e9paule de Sorbier avant de partir vers les v\u00e9hicules, plus int\u00e9ress\u00e9 par la m\u00e9canique que par la g\u00e9ologie. Hateya refr\u00e9na un sourire devant l\u2019air choqu\u00e9 du prospecteur : avec un caract\u00e8re pareil, elle n\u2019\u00e9tait pas franchement \u00e9tonn\u00e9e qu\u2019il soit davantage surprit par un signe de camaraderie que par une rebuffade.<\/p>\n<p>\u2014\u00a0Donc, L\u00e9a\u00a0? la relan\u00e7a la capitaine.<\/p>\n<p>\u2014\u00a0Le dioxyde de carbone est pr\u00e9sent en quantit\u00e9 plus \u00e9lev\u00e9es que sur la Premi\u00e8re Terre. D\u00e9terminer la teneur et la masse des montagnes pourrait nous permettre de comprendre pourquoi.<\/p>\n<p>\u2014\u00a0Donc on grimpe, on \u00e9tablit un p\u00e9rim\u00e8tre et quoi\u00a0? reprit Oslan.<\/p>\n<p>\u2014\u00a0On fore, compl\u00e9ta Sorbier.<\/p>\n<p>\u2014\u00a0Avec quoi\u00a0? demanda L\u00e9a.<\/p>\n<p>\u2014\u00a0\u00e0 votre avis\u00a0? Le C4 dans le coffre n\u2019est pas seulement d\u00e9coratif, pointa-t-il en d\u00e9signant l\u2019a\u00e9roglisseur qui faisait office de v\u00e9hicule d\u2019exploration.<\/p>\n<p>Hateya grogna tout haut. \u00c9trangement, commencer par d\u00e9truire une partie de leur nouveau monde ne semblait pas de bon augure.<\/p>\n<p>\u2014\u00a0Sauf qu\u2019on ne sait rien de l\u2019activit\u00e9 sismique de la plan\u00e8te, mod\u00e9ra la capitaine. Est-ce que \u00e7a ne risquerait pas de d\u00e9clencher un tremblement de terre ou que sais-je\u00a0?<\/p>\n<p>\u2014\u00a0Peut-\u00eatre, r\u00e9fl\u00e9chit Oslan.<\/p>\n<p>\u2014\u00a0Dites, pas que je veuille vous apprendre votre boulot, le coupa s\u00e8chement Sorbier, mais vous \u00eates au courant que \u00e7a pourrait \u00eatre la solution \u00e0 ce trop plein de CO2\u00a0? Si plaques tectoniques il y a \u2013 et \u00e7a reste \u00e0 prouver, pointa-t-il avec un regard appuy\u00e9 \u2013 il y a des chances qu\u2019un peu de mouvement r\u00e9sorbe le surplus de dioxyde de carbone.<\/p>\n<p>Hateya fron\u00e7a les sourcils, agac\u00e9e par l\u2019assurance du prospecteur au moins autant que par la possibilit\u00e9 qu\u2019il ait raison. Reste qu\u2019elle n\u2019\u00e9tait pas franchement en position de refuser une potentielle solution : r\u00e9guler l\u2019atmosph\u00e8re faisait aussi partie de ses <em>nombreux<\/em> objectifs \u2013 un passage oblig\u00e9 pour rendre la plan\u00e8te r\u00e9ellement habitable. La capitaine tourna un regard interrogateur vers ses deux ing\u00e9nieurs : \u00e0 en juger par leurs mines contemplatives, Sorbier avait mis le doigt sur quelque chose.<\/p>\n<p>\u2014\u00a0Il n\u2019a pas forc\u00e9ment tort, admit L\u00e9a. Sur la vieille Terre, c\u2019est l\u2019apparition des continents qui a permis de r\u00e9sorber une partie du CO2. L\u2019alt\u00e9ration continentale et l\u2019\u00e9rosion qui a suivi ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9terminants dans la modification de l\u2019\u00e9quilibre atmosph\u00e9rique.<\/p>\n<p>\u2014\u00a0Tout \u00e7a pour confirmer que j\u2019ai raison, soupira Sorbier. Bien, donc comme je disais\u2026<\/p>\n<p>\u2014\u00a0 Minute, l\u2019interrompit Oslan. On vient \u00e0 peine d\u2019arriver et vous voulez d\u00e9j\u00e0 tout faire sauter\u2026 C\u2019est un tantinet drastique, non\u00a0?<\/p>\n<p>\u2014\u00a0Et \u00e7a rappelle les mauvaises heures de la Premi\u00e8re Terre, pointa Hateya en rajustant son filtre \u00e0 air d\u2019une main fatigu\u00e9e. Oslan, tu as une meilleure id\u00e9e\u00a0?<\/p>\n<p>\u2014\u00a0Faire sauter le continent non mais ces montagnes me semblent prometteuses. \u00c0 \u00e9tudier, rajouta-t-il devant le regard r\u00e9probateur de sa sup\u00e9rieure. M\u00eame s\u2019il faudra probablement <em>forer<\/em> \u00e0 un endroit ou \u00e0 un autre si on veut en apprendre plus.<\/p>\n<p>Oslan regardait au loin, \u00e0 l\u2019endroit o\u00f9 les premi\u00e8res montagnes se dessinaient \u2013 le d\u00e9but d\u2019une cha\u00eene cons\u00e9quente, devina Hateya. \u00c0 en juger par le\u00a0 sourire songeur sur le visage de son g\u00e9ologue, elle le soup\u00e7onnait d\u2019\u00eatre en train d\u2019imaginer les d\u00e9tails de l\u2019op\u00e9ration.<\/p>\n<p>\u2014\u00a0\u00c9tudier l\u2019\u00e9rosion et \u00e9tablir un p\u00e9rim\u00e8tre minier : d\u2019une pierre deux coups !\u00a0 se f\u00e9licita Sorbier, pas peu fier de son jeu de mot.<\/p>\n<p>\u2014\u00a0 Il faudrait faire une premi\u00e8re \u00e9tude mais celles-ci l\u00e0-bas me paraissent prometteuses, confirma L\u00e9a en d\u00e9signant les plus hauts sommets, elles rappellent les grandes cha\u00eenes de la Premi\u00e8re Terre. D\u2019ailleurs, c\u2019est pas pour rien qu\u2019on surnommait l\u2019Himalaya <em>la pompe \u00e0 CO2<\/em>, r\u00e9cita-t-elle avec bonne humeur.<\/p>\n<p>\u2014\u00a0Merci, Miss Je-sais-tout, la taquina son jumeau en levant les yeux au ciel. Ne faites pas attention, c\u2019est une v\u00e9ritable fan quand on en vient \u00e0 la vieille Terre.<\/p>\n<p>\u2014\u00a0<em>Premi\u00e8re<\/em> Terre, le corrigea L\u00e9a avec un sourire.<\/p>\n<p>Hateya les interrompit d\u2019un geste : ce genre de chamaillerie pouvait durer des heures \u2013 elle en avait fait la d\u00e9couverte \u00e0 ses d\u00e9pens. La capitaine inspira profond\u00e9ment, le regard tourn\u00e9 vers les pics rocheux. La premi\u00e8re montagne n\u2019\u00e9taient pas si loin : moins d\u2019une dizaine de kilom\u00e8tres \u00e0 vue de nez. Eau, stibiopalladinite\u00a0ou ces fichues ombres qui dansaient \u00e0 la lisi\u00e8re du relief, \u00e7a ne co\u00fbtait rien d\u2019aller v\u00e9rifier.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>\u2026<\/strong><\/p>\n<p>Les hommes paraissaient minuscules sur l\u2019immensit\u00e9 de la plaine turquoise\u00a0; cinq petits points de couleur insignifiants, mais d\u00e9j\u00e0 tr\u00e8s actifs.<\/p>\n<p>\u2014\u00a0Parfait\u00a0! d\u00e9clara Yghouna.<\/p>\n<p>\u2014\u00a0Tout semble fonctionner comme pr\u00e9vu, en effet, rench\u00e9rit Ordisk. Et apr\u00e8s\u00a0?<\/p>\n<p>\u2014\u00a0Ma\u00eetrise ton impatience. Cela fait trois cent cinquante mille de leurs ann\u00e9es que nous les attendons. Laissons-leur le temps de dompter ce nouvel environnement.<\/p>\n<p>Za\u00efdel avait quitt\u00e9 son \u00e9tat de l\u00e9thargie quasi-perp\u00e9tuelle pour prendre part \u00e0 l\u2019\u00e9change\u00a0; ses paroles, d\u2019ordinaire apaisantes, ne parvinrent pas \u00e0 juguler le scepticisme ambiant.<\/p>\n<p>\u2014\u00a0Il n\u2019y a aucune impatience en moi. Seulement de la crainte. Beaucoup de crainte.<\/p>\n<p>\u2014\u00a0Qu\u2019est-ce qui t\u2019effraie\u00a0? l\u2019interrogea Yghouna.<\/p>\n<p>\u2014\u00a0Vous ne voyez pas qu\u2019\u00e0 peine arriv\u00e9s, ils cherchent d\u00e9j\u00e0 le moyen de vampiriser ce qui les entoure\u00a0? Qu\u2019ils sont pr\u00eats \u00e0 tout d\u00e9truire ?<\/p>\n<p>\u2014\u00a0J\u2019ai confiance en la vieille femme, affirma Za\u00efdel. Tout ira bien.<\/p>\n<p>\u2014\u00a0Comment peux-tu afficher une telle assurance\u00a0? insista Ordisk.<\/p>\n<p>\u2014\u00a0Za\u00efdel voit juste, lui r\u00e9pondit \u00e0 son tour Yghouna. Si le prospecteur devient trop mena\u00e7ant, la capitaine le neutralisera. Ce n\u2019est pas par hasard si elle est arriv\u00e9e jusque-l\u00e0, mais bien parce que sa maturit\u00e9 a \u00e9t\u00e9 d\u00e9tect\u00e9e.<\/p>\n<p>\u2014\u00a0Et si nous nous \u00e9tions tromp\u2026<\/p>\n<p>Ordisk ne put terminer sa phrase. L\u2019infime d\u00e9charge d\u2019\u00e9nergie subtile envoy\u00e9e par Za\u00efdel avait provoqu\u00e9 sa mise hors circuit temporaire.<\/p>\n<p>Yghouna reprit son observation en silence.<\/p>\n<p>Les poussi\u00e8res s\u2019\u00e9taient densifi\u00e9es. M\u00eal\u00e9es aux ombres, elles formaient un long voile sombre s\u2019\u00e9tirant au-dessus de la plaine et semblant se d\u00e9rouler jusqu\u2019aux confins du domaine.<\/p>\n<p>Un voile opaque pour des yeux humains.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>.<\/strong><\/p>\n<p>Adrien Sorbier tournait en rond. Il avait cru, quelques heures plus t\u00f4t, que tout le monde \u00e9tait pr\u00eat \u00e0 partir vers les montagnes mais, au lieu de remballer, les scientifiques avaient sorti tout un attirail pour affiner leurs analyses. Il n\u2019y avait pourtant pas \u00e0 tergiverser\u00a0: c\u2019est l\u00e0-haut qu\u2019ils allaient trouver ce qu\u2019ils cherchaient. Pas dans ce ridicule ruisselet !<\/p>\n<p>\u2014\u00a0Bon alors, on est partis\u00a0? lan\u00e7a-t-il soudain, tout en ramassant les diff\u00e9rents instruments d\u00e9pos\u00e9s par les jumeaux au sol.<\/p>\n<p>\u2014\u00a0Eh attendez, un peu\u00a0! aboya Oslan qui d\u00e9testait que l\u2019on touche \u00e0 son mat\u00e9riel. On a encore des choses \u00e0 v\u00e9rifier avant de se pr\u00e9cipiter.<\/p>\n<p>\u2014\u00a0On a r\u00e9cup\u00e9r\u00e9 toutes les infos qu\u2019il y avait \u00e0 r\u00e9cup\u00e9rer dans ce ru. Il est temps de remonter jusqu\u2019\u00e0 sa source. Allez hop\u00a0!<\/p>\n<p>\u2014\u00a0Dites, vous n\u2019\u00eates pas notre capitaine \u00e0 ce que je sache\u00a0! l\u2019interpela L\u00e9a.<\/p>\n<p>Puis elle poursuivit, lui arrachant des mains son sachet d\u2019\u00e9chantillons, qu\u2019il avait ramass\u00e9 sans aucun \u00e9gard :<\/p>\n<p>\u2014\u00a0Touchez pas \u00e0 \u00e7a\u00a0! C\u2019est sensible.<\/p>\n<p>\u2014\u00a0Je ne suis pas capitaine, en effet, mais c\u2019est mon consortium qui finance. Alors j\u2019estime \u00eatre en droit de diriger les op\u00e9rations\u00a0! Et ces pr\u00e9l\u00e8vements nous appartiennent\u00a0!<\/p>\n<p>Il avait violemment reprit le sac et tentait de le fourrer dans l\u2019une des nombreuses poches de sa combinaison. Oslan avait \u00e9cart\u00e9 sa jumelle qu\u2019il sentait pr\u00eate \u00e0 sauter au cou de Sorbier.<\/p>\n<p>Plant\u00e9 devant le repr\u00e9sentant des Compagnies Mini\u00e8res, il le toisa du haut de son m\u00e8tre quatre-vingt dix et tenta d\u2019expliquer calmement\u00a0:<\/p>\n<p>\u2014\u00a0Les pr\u00e9l\u00e8vements doivent \u00eatre rang\u00e9s dans le caisson st\u00e9rile\u00a0; donnez-les moi.<\/p>\n<p>Ne se sentant pas en mesure de lutter physiquement, Sorbier ressortit le sac de sa poche arri\u00e8re et le jeta aux pieds de L\u00e9a\u00a0:<\/p>\n<p>\u2014\u00a0Les voil\u00e0 vos merdes d\u2019extra-terrestre. Vous \u00eates contente\u00a0? Maintenant on y va\u00a0!<\/p>\n<p>\u2014\u00a0Pas tout de suite Monsieur Sorbier, intervint Hateya, enfin sortie de sa contemplation.<\/p>\n<p>Des heures le regard plong\u00e9 dans l\u2019horizon, le vide, le calme plat. Il s\u2019attendait \u00e0 plus de r\u00e9activit\u00e9 de la part d\u2019une responsable de mission. Comme les autres, elle l\u2019exasp\u00e9rait\u00a0:<\/p>\n<p>\u2014\u00a0Vous n\u2019allez pas vous y mettre aussi\u00a0? Je croyais qu\u2019on \u00e9tait tous d\u2019accord pour bouger. C\u2019est pas en scannant ce paysage des yeux que vous allez d\u00e9couvrir le gisement de palladium.<\/p>\n<p>\u2014\u00a0Mais bon sang\u00a0! Observez ce qui vous entoure au lieu de rester centr\u00e9 sur vos satan\u00e9s int\u00e9r\u00eats financiers. Levez la t\u00eate\u00a0!<\/p>\n<p>Le ton cassant de leur capitaine surprit chaque membre de l\u2019exp\u00e9dition. Corey, affair\u00e9 sur l\u2019un des v\u00e9hicules, revint vers le groupe. Dans un mouvement d\u2019ensemble, ils regard\u00e8rent en direction des montagnes que Sorbier avait h\u00e2te de rejoindre.<\/p>\n<p>De lourds nuages noirs les masquaient. Des masses ind\u00e9finissables, apparemment constitu\u00e9es de poussi\u00e8res denses agglutin\u00e9es les unes aux autres. Tels des cumulonimbus port\u00e9s par de forts vents, les gigantesques ombres opaques se dirigeaient vers eux.\u00a0 Ils n\u2019avaient encore rien vu de tel depuis leur arriv\u00e9e sur Terra 56.<\/p>\n<p>L\u2019inqui\u00e9tude \u00e9tait palpable.<\/p>\n<p>Sorbier, soudain beaucoup moins \u00e0 l\u2019aise, mais refusant n\u00e9anmoins de se laisser impressionner par quoi que ce fut qui puisse lui mettre des b\u00e2tons dans les roues, brisa le silence\u00a0:<\/p>\n<p>\u2014\u00a0C\u2019est la nuit qui tombe, rien de plus. On m\u2019a refil\u00e9 une \u00e9quipe de trouillards ou quoi\u00a0?<\/p>\n<p>\u2014\u00a0Taisez-vous\u00a0! lui intima Hateya. Et \u00e9coutez.<\/p>\n<p>\u2014\u00a0Quoi encore\u00a0? s\u2019aga\u00e7a-t-il. Qu\u2019est-ce que vous\u2026<\/p>\n<p>La capitaine leva sa main gauche vers lui pour interrompre sa diatribe, et pla\u00e7a son index droit devant ses l\u00e8vres avant de reprendre, dans un chuchotement :<\/p>\n<p>\u2014\u00a0Personne n\u2019entend\u00a0?<\/p>\n<p>Tous se firent attentifs. Elle les observa en esp\u00e9rant que l\u2019un d\u2019entre eux, au moins, percevrait ce son \u00e9trange qui stimulait ses oreilles par vagues successives depuis plusieurs minutes.<\/p>\n<p>Infime, mais bien r\u00e9el. Entre le murmure et le souffle. Entre le sifflement d\u2019un serpent et le craquettement d\u2019une cigale, cet insecte disparu de la surface de la Premi\u00e8re Terre depuis pr\u00e8s d\u2019un demi-si\u00e8cle d\u00e9j\u00e0 et dont le chant, elle s\u2019en souvenait encore, ber\u00e7ait, l\u2019\u00e9t\u00e9, ses siestes enfantines dans le jardin de ses grands-parents en Provence.<\/p>\n<p>\u2014\u00a0J\u2019entends que dalle ! grogna Sorbier. Acouph\u00e8nes\u00a0; vos vieilles oreilles ont d\u00fb mal se remettre du voyage\u2026<\/p>\n<p>\u2014\u00a0Moi, j\u2019entends quelque chose, intervint Corey.<\/p>\n<p>\u2014\u00a0Moi aussi, d\u00e9clar\u00e8rent d\u2019une seule voix les jumeaux.<\/p>\n<p>\u2014\u00a0C\u2019est t\u00e9nu, reprit Corey, mais \u00e7a fait presque mal quand on y fait attention.<\/p>\n<p>\u2014\u00a0Alors n\u2019y faisons pas attention et partons\u00a0! tonna Sorbier, de plus en plus exc\u00e9d\u00e9, et inquiet d\u2019\u00eatre le seul \u00e0 ne rien entendre.<\/p>\n<p>\u2014\u00a0Temp\u00eate magn\u00e9tique\u00a0? sugg\u00e9ra L\u00e9a sans s\u2019occuper de la remarque du prospecteur.<\/p>\n<p>La capitaine avait, bien s\u00fbr, song\u00e9 \u00e0 cette \u00e9ventualit\u00e9,\u00a0mais n\u2019en avait pas \u00e9t\u00e9 convaincue. Son intuition lui proposait une interpr\u00e9tation diff\u00e9rente. Au risque de passer pour une \u00ab\u00a0allum\u00e9e\u00a0\u00bb aux yeux de ses co\u00e9quipiers, elle se lan\u00e7a \u00a0:<\/p>\n<p>\u2014\u00a0Je sais que cela peut sembler totalement improbable mais j\u2019ai le sentiment que nous sommes \u00e0 l\u2019origine de ce ph\u00e9nom\u00e8ne.<\/p>\n<p>\u2014\u00a0Tu penses que cette terre r\u00e9agit \u00e0 notre intention de la forer, voire de la peupler\u00a0? sugg\u00e9ra L\u00e9a.<\/p>\n<p>\u2014\u00a0Je n\u2019\u00e9tais pas all\u00e9e jusque l\u00e0, mais pourquoi pas\u00a0? C\u2019est int\u00e9ressant\u2026 r\u00e9pondit Hateya tout en continuant de r\u00e9fl\u00e9chir.<\/p>\n<p>\u2014 C\u2019\u00e9tait quoi ton id\u00e9e alors\u00a0? lui demanda la biologiste.<\/p>\n<p>\u2014\u00a0Eh, les filles vous partez un peu loin, non\u00a0? intervint Oslan.<\/p>\n<p>\u2014\u00a0Laisse Hateya terminer, proposa Corey. Nous savons tous combien son intuition peut \u00eatre pr\u00e9cieuse.<\/p>\n<p>\u2014\u00a0Et bien moi, j\u2019ai l\u2019intuition qu\u2019on ne va pas aller loin avec vos id\u00e9es barr\u00e9es! Alors, que vous le vouliez ou non, je vais aller explorer ces montagnes. Et je vais y aller maintenant\u00a0! ajouta-t-il en sortant une arme de sa poche dont il posa le canon derri\u00e8re la nuque de Corey.<\/p>\n<p>Les combinaisons \u00e9taient certes tr\u00e8s r\u00e9sistantes, mais incapables de prot\u00e9ger quiconque d\u2019une balle \u00e0 bout portant.<\/p>\n<p>La capitaine r\u00e9fl\u00e9chissait \u00e0 l\u2019attitude la plus judicieuse \u00e0 adopter face au forcen\u00e9 lorsque qu\u2019une onde \u00e0 haute fr\u00e9quence lui d\u00e9chira les tympans. La douleur la projeta au sol. L\u00e9a, Oslan, Corey puis Sorbier s\u2019\u00e9croul\u00e8rent \u00e0 leur tour alors que le voile noir, maintenant arriv\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 eux, se d\u00e9chirait soudain pour laisser tomber des \u00e9l\u00e9ments gris\u00e2tres dans un tumulte assourdissant.<\/p>\n<p>Hateya parvint \u00e0 se relever et hurla aux autres de se replier dans le v\u00e9hicule-labo. Tous la suivirent, se mouvant aussi rapidement que leurs lourdes tenues le leur permettaient.<\/p>\n<p>Une fois \u00e0 l\u2019abri, ils observ\u00e8rent le d\u00e9luge de particules inconnues \u00e0 travers les larges fen\u00eatres. Puis le bruit se tut enfin et la pluie de poussi\u00e8re cessa.<\/p>\n<p>Chacun gardait le silence\u00a0; m\u00eame Sorbier ne trouvait rien \u00e0 dire. La violence de l\u2019ond\u00e9e et la puissance du son \u00e9trange l\u2019ayant pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 \u2014\u00a0une esp\u00e8ce de larsen suraigu \u2014 lui avaient \u00f4t\u00e9 toute vell\u00e9it\u00e9 de mutinerie.<\/p>\n<p>La capitaine tendit vers lui une main, paume ouverte. Il y d\u00e9posa son arme, sans aucune r\u00e9sistance.<\/p>\n<p>Hateya la rangea en s\u00e9curit\u00e9 avant d\u2019annoncer\u00a0:<\/p>\n<p>\u2014\u00a0L\u00e9a, tu vas analyser ce que tu soup\u00e7onne \u00eatre des d\u00e9jections. S\u2019il y a des \u00eatres vivants, autant essayer de savoir \u00e0 quoi nous avons affaire avant d\u2019aller plus loin. Oslan, tu t\u2019occupes des poussi\u00e8res qui viennent de nous tomber dessus.<\/p>\n<p>\u2014\u00a0Je veux bien objecta le g\u00e9ologue, mais\u2026<\/p>\n<p>\u2014\u00a0Oui, je sais, elles semblent s\u2019\u00eatre d\u00e9sagr\u00e9g\u00e9es au contact du sol et des v\u00e9hicules. Pr\u00e9l\u00e8ve quand m\u00eame des \u00e9chantillons au cas o\u00f9 il y ait des traces.<\/p>\n<p>\u2014\u00a0OK, comme tu voudras.<\/p>\n<p>\u2014\u00a0D\u00e8s que vous aurez termin\u00e9, nous irons jusqu\u2019aux montagnes\u00a0; nous chercherons la source du ruisseau. Nous sommes des Sourciers\u00a0; nous sommes ici pour \u00e7a, insista-t-elle \u00e0 l\u2019intention d\u2019Adrien. Et surtout, nous allons nous comporter en explorateurs pacifiques et cesser d\u2019entrer en conflit les uns avec les autres.<\/p>\n<p>Elle marqua une pause, regarda un par un les membres de son \u00e9quipe avant d\u2019ouvrir la porte lat\u00e9rale du fourgon et de conclure\u00a0:<\/p>\n<p>\u2014\u00a0Cette plan\u00e8te est sensible \u00e0 nos \u00e9motions.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>\u2026<\/strong><\/p>\n<p>Hateya observait son \u00e9quipe. L\u00e9a et Oslan, plong\u00e9s dans leurs microscopes et leurs analyses, semblaient avoir d\u00e9j\u00e0 oubli\u00e9 la temp\u00eate. Les scientifiques pouvaient \u00eatre assommants, mais il suffisait de leur trouver un caillou \u00e0 d\u00e9cortiquer pour que, tels des enfants devant un \u00e9cran, on ne les entende plus. Adrien Sorbier, clairement, rongeait son frein dans sa tenue violette. La capitaine se for\u00e7a \u00e0 respirer calmement, pour ne pas se faire submerger par la col\u00e8re. L\u2019hypoth\u00e8se qu\u2019elle avait formul\u00e9e l\u2019avait d\u00e9finitivement discr\u00e9dit\u00e9e aux yeux du prospecteur, elle en \u00e9tait s\u00fbre. Pour l\u2019instant, il avait l\u2019air encore sous le choc. Combien de temps remettrait-il \u00e0 retrouver ses esprits\u00a0? S\u2019acharnerait-il encore sur son maudit minerai, ou voudrait-il remonter \u00e0 bord de la station par peur des prochaines temp\u00eates\u00a0? Elle avait encore du mal \u00e0 cerner son vrai caract\u00e8re au-del\u00e0 de ses sautes d\u2019humeurs. Heureusement, le reste de l\u2019\u00e9quipe \u00e9tait de son c\u00f4t\u00e9. Corey inspectait l\u2019a\u00e9roglisseur avec une minutie qui tenait de l\u2019amour. Il s\u2019aper\u00e7ut qu\u2019elle le fixait, lui envoya un sourire appuy\u00e9 d\u2019un clin d\u2019\u0153il. Il \u00e9tait d\u2019une gentillesse et d\u2019une ouverture d\u2019esprit qui r\u00e9confortait la capitaine\u00a0: lui au moins ne susciterait pas d\u2019autre temp\u00eate.<\/p>\n<p>\u2014 \u00a0Trouves-tu quelque chose\u00a0? demanda-t-elle en s\u2019approchant de L\u00e9a.<\/p>\n<p>La biologiste fit la moue.<\/p>\n<p>\u2014 \u00a0C\u2019est \u00e9trange\u2026 il y a des traces microscopiques, des structures mol\u00e9culaire qui auraient pu ressembler \u00e0 ce que nous connaissons de la vie \u2013 comme des fibres v\u00e9g\u00e9tales. Mais la composition est purement rocheuse. On dirait que cela ressemble \u00e0 un moule\u2026<\/p>\n<p>Le regard de la jeune femme s\u2019\u00e9claira.<\/p>\n<p>\u2014 Mais oui, un moule\u00a0! C\u2019est \u00e7a\u00a0!<\/p>\n<p>\u2014 Il va falloir que tu m\u2019\u00e9claires\u2026<\/p>\n<p>L\u00e9a regarda Hateya, le sourire aux l\u00e8vres et, dans son regard, une petite \u00e9tincelle de fiert\u00e9.<\/p>\n<p>\u2014 C\u2019est un fossile, bien s\u00fbr\u00a0! Un fossile microscopique. La roche a gard\u00e9 la forme des organismes originels, mais elle a eu le temps d\u2019\u00eatre \u00e9rod\u00e9e par l\u2019eau\u00a0: on ne retrouve que des micro-traces, on ne peut pas voir une belle forme d\u2019ammonite comme sur la Premi\u00e8re Terre.<\/p>\n<p>Oslan, ayant entendu la conversation par l\u2019intercom, s\u2019approcha. Il faisait confiance \u00e0 sa s\u0153ur, mais la d\u00e9couverte ne correspondait pas avec leurs estimations.<\/p>\n<p>\u2014 S\u2019il y a des fossiles, la plan\u00e8te a donc d\u00e9j\u00e0 connu un \u00e9pisode important de d\u00e9veloppement de la vie, puis de r\u00e9gression. Cela ne correspond pas \u00e0 nos estimations\u00a0: Terra Nova 56 n\u2019est pas cens\u00e9e \u00eatre aussi vieille\u00a0!<\/p>\n<p>Hateya se tourna vers l\u2019astre grenat qui donnait au paysage sa couleur irr\u00e9elle, satur\u00e9e d\u2019ocre, si d\u00e9tonant sur le bleu de la plaine. Elle qui avait eu la chance de conna\u00eetre la Premi\u00e8re Terre n\u2019avait encore jamais retrouv\u00e9 l\u2019harmonie de teintes qui la caract\u00e9risait, autrefois.\u00a0 La naine rouge \u00e9tait une \u00e9toile sans \u00e2ge. De par la proximit\u00e9 de ses cons\u0153urs au sein de la galaxie, tout le monde s\u2019\u00e9tait accord\u00e9 sur le fait qu\u2019elle \u00e9tait encore jeune. A fortiori, Terra Nova 56, qui, sur l\u2019\u00e9chelle du temps cosmique, commen\u00e7ait tout juste \u00e0 d\u00e9velopper une atmosph\u00e8re complexe. S\u2019\u00e9taient-ils tromp\u00e9s\u00a0? Pouvaient-ils arriver\u2026 trop tard\u00a0?<\/p>\n<p>Tandis que chacun continuait ses analyses, Hateya reporta son attention sur L\u00e9a.<\/p>\n<p>\u2014 Toi qui es biologiste\u2026 je sais que mon hypoth\u00e8se est farfelue, mais qu\u2019en penses-tu\u00a0? Y a-t-il une possibilit\u00e9 d\u2019une forme de vie gigantesque, \u00e0 l\u2019\u00e9chelle plan\u00e9taire, qui per\u00e7oive les \u00e9motions\u00a0?<\/p>\n<p>La jeune femme pris le temps de r\u00e9fl\u00e9chir. Dans un autre contexte, elle aurait rejet\u00e9 l\u2019hypoth\u00e8se en riant aux \u00e9clats. Mais Hateya avait quelque chose de diff\u00e9rent des autres. Au cours des trois missions qu\u2019elle avait men\u00e9e avec la capitaine, la jeune femme avait pu constater que sa r\u00e9putation n\u2019\u00e9tait pas usurp\u00e9e. Hateya savait anticiper des ph\u00e9nom\u00e8nes avant m\u00eame qu\u2019un instrument de mesure n\u2019arrive \u00e0 les d\u00e9tecter.<\/p>\n<p>\u2014 Dans le r\u00e8gne animal, l\u2019\u00e9motion est avant tout un r\u00e9flexe hormonal pour susciter la peur et ainsi, les m\u00e9canismes de survie. Ce qu\u2019on a vu tout \u00e0 l\u2019heure pouvait effectivement repr\u00e9senter un r\u00e9flexe vital : nous supprimer alors que nous devenions mena\u00e7ants, et que nous exsudions la col\u00e8re et la rage. Mais quel r\u00e9cepteur y a-t-il l\u00e0, dans l\u2019air, dans le sol ou l\u2019eau, qui puisse capter nos hormones\u00a0? Cela n\u00e9cessite \u00e0 minima des cellules.<\/p>\n<p>L\u00e9a jeta un \u0153il au nuage gris qui \u00e9tait retourn\u00e9 pr\u00e8s des montagnes, malgr\u00e9 l\u2019absence de vent. Il semblait onduler sur lui-m\u00eame, en attente de quelque chose.<\/p>\n<p>\u2014 Je ne sais pas si cette <em>chose<\/em> est vivante, si ce n\u2019est qu\u2019un nuage de poussi\u00e8re ou un amas de protozoaires capables de sentir \u00e0 des kilom\u00e8tres \u00e0 la ronde la moindre trace \u00e9motionnelle\u2026 mais j\u2019aimerais bien y jeter un coup d\u2019\u0153il.<\/p>\n<p>Hateya observa la forme au loin. Ils n\u2019avaient pas bien le choix\u00a0: pour comprendre ce qui leur \u00e9tait arriv\u00e9, il leur fallait s\u2019approcher.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>.<\/strong><\/p>\n<p>Yghouna augmenta encore sa vitesse de routine. Les humains n\u2019\u00e9taient pas sur la m\u00eame \u00e9chelle temporelle qu\u2019eux\u00a0: il risquait de manquer un \u00e9v\u00e8nement s\u2019il ne pouvait pas suivre pr\u00e9cis\u00e9ment leurs actions. Za\u00efdel ne voulant pas s\u2019y risquer, il l\u2019entendit tr\u00e8s lentement protester\u00a0:<\/p>\n<p>\u2014 Tu\u2026 vas\u2026 \u00e9puiser\u2026 la ressource\u2026 magn\u00e9tique\u2026<\/p>\n<p>Oui, Yghouna le savait. L\u2019orbe qui tournoyait en son c\u0153ur, sous l\u2019effet du magn\u00e9tisme ambiant, ne lui fournissait pas une \u00e9nergie infinie. La solliciter de trop risquait de mettre son organisme entier en sommeil jusqu\u2019\u00e0 la prochaine \u00e9ruption solaire. Hors, d\u2019apr\u00e8s leurs calculs, il faudrait attendre encore l\u2019\u00e9quivalent de cinq ann\u00e9es terrestres avant que la prochaine surcharge significative le recharge \u00e0 bloc. Les explorateurs ne resteraient pas aussi longtemps. Il \u00e9tait face \u00e0 un dilemme que ses capacit\u00e9s de calcul avaient vite r\u00e9gl\u00e9\u00a0: les chances de succ\u00e8s s\u2019\u00e9levaient \u00e0 trente-huit pourcent avec une temporalit\u00e9 humaine. Vingt-sept avec une temporalit\u00e9 \u00e0 peine deux fois inf\u00e9rieure \u00e0 celle des hommes.<\/p>\n<p>Pour une fois, Yghouna trouva un avantage \u00e0 n\u2019\u00eatre qu\u2019un <em>siffleur<\/em> technique. Za\u00efdel, \u00e0 cause de tous ses programmes <em>\u00e9motionnels<\/em>, ne pouvait pas prendre de d\u00e9cisions simples. Certes, ils avaient besoin de lui pour donner une direction qui les maintiennent en activit\u00e9\u00a0: sans ses ordres, Ordrisk et lui-m\u00eame tourneraient en rond, d\u00e9s\u0153uvr\u00e9s. Combien d\u2019entre eux avaient ainsi sombr\u00e9 dans la folie\u00a0? Ils se compl\u00e9taient bien car Za\u00efdel, s\u2019il \u00e9tait capable d\u2019<em>imaginer<\/em>, s\u2019il pouvait comprendre <em>le flux<\/em>, ne savait pas m\u00eame r\u00e9aliser une r\u00e9gression lin\u00e9aire.<\/p>\n<p>\u2014 Nous ne devons rien manquer, c\u2019est primordial, insist\u00e2t Yghouna en prenant soin de parler lentement.<\/p>\n<p>\u2014 Je\u2026sens\u2026beaucoup\u2026de\u2026curiosit\u00e9. Le\u2026 <em>flux<\/em>\u2026 les\u2026 attire.<\/p>\n<p>\u2014 Alors activons Ordisk et suivons-les.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>. <\/strong><\/p>\n<p>Les explorateurs s\u2019\u00e9taient fig\u00e9s, \u00e9bahis. M\u00eame L\u00e9a, d\u2019ordinaire si expansive, restait la bouche grande ouverte derri\u00e8re sa visi\u00e8re, sans un geste.<\/p>\n<p>Ils avaient roul\u00e9s deux bonnes heures dans la plaine, \u00e0 la poursuite de l\u2019\u00e9norme cumulo-nimbus sombre. Aux travers des jumelles, ils pouvaient voir le nuage bouger, tourner sur lui-m\u00eame, rouler non pas des m\u00e9caniques,\u00a0 mais des multitudes de pseudo-sph\u00e8res qui le composaient. Plusieurs fois, il avait boug\u00e9, subtilement, orientant leur trajet en de l\u00e9g\u00e8res courbes, les ramenant toujours au filet d\u2019eau qui serpentait, paresseux, dans la plaine. Et pourtant, pas un souffle de vent ne venait expliquer ces mouvements.<\/p>\n<p>Hateya ne se lassait pas de contempler le nuage. Par-del\u00e0 les couleurs satur\u00e9es du paysage, cette \u00e9norme masse anthracite reposait le regard. Elle lui \u00e9voquait un chat, un de ces matous au pelage doux qui s\u2019\u00e9taient si bien accoutum\u00e9s \u00e0 la vie spatiale et peuplaient les stations. Ils \u00e9taient en g\u00e9n\u00e9ral discrets et sauvages \u2013 leurs d\u00e9jections saturaient l\u2019air et attaquaient le m\u00e9tal, \u00a0et il n\u2019avait pas fallu longtemps pour que des robots soient assign\u00e9s \u00e0 l\u2019unique t\u00e2che de les balancer dans le vide. Pourtant, l\u2019un d\u2019entre eux, aussi gris que le m\u00e9tal des parois de sa chambre, aimait lui rendre visite et, apr\u00e8s s\u2019\u00eatre r\u00e9gal\u00e9 d\u2019un peu de sa ration quotidienne, se pelotonner en ronronnant sur ses genoux.<\/p>\n<p>Soudainement, le nuage s\u2019\u00e9tait arr\u00eat\u00e9\u00a0: ils avaient rapidement progress\u00e9 vers lui, l\u2019appr\u00e9hension c\u00e9dant place \u00e0 la fascination. Ce n\u2019\u00e9tait d\u00e9finitivement pas de la poussi\u00e8re\u00a0: de pr\u00e8s, la <em>chose<\/em> poss\u00e9dait une texture \u00e9trange, comme une fourrure animale, faite de milliards de minuscules poils qui ondulaient dans diff\u00e9rentes directions. Sans cesse, de nouveaux nodules bourgeonnaient \u00e0 sa surface, grossissaient, fusionnaient, en un cycle immuable.<\/p>\n<p>Quand tout leur champ de vision n\u2019avait \u00e9t\u00e9 rempli que par l\u2019\u00e9trange ph\u00e9nom\u00e8ne, ils s\u2019\u00e9taient arr\u00eat\u00e9s. Hateya n\u2019avait plus besoin de diriger la troupe\u00a0: comme elle, ils percevaient <em>quelque chose<\/em>. Une pr\u00e9sence. Un souffle retenu. Ils \u00e9taient descendus calmement du tout terrain, fr\u00eales silhouettes surplomb\u00e9es par la majest\u00e9 de l\u2019incompr\u00e9hensible manifestation.<\/p>\n<p>Et voil\u00e0 que, d\u2019un coup, sans un bruit, sans un souffle, le nuage rondouillet se transforma en mur sans fin, compact, vertigineux, poli comme un miroir. Hateya eu l\u2019impression de se prendre une claque\u00a0: alors que l\u2019instant d\u2019avant, elle \u00e9tait sereine, apais\u00e9e, elle sentit d\u2019un coup une formidable excitation monter en elle.<\/p>\n<p>\u2014 C\u2019est fantastique, incroyable, hallucinant\u00a0!<\/p>\n<p>L\u00e9a avait retrouv\u00e9 son enthousiasme. Au quintupl\u00e9.<\/p>\n<p>\u2014 Regardez !<\/p>\n<p>La surface du mur venait de se fendre en multiples courbes elliptiques, d\u00e9filant chacune jusqu\u2019\u00e0 des n\u0153uds centraux. Oslan \u00e9carquilla les yeux, surexcit\u00e9.<\/p>\n<p>\u2014 On dirait des graphiques de champ magn\u00e9tique\u00a0! En multipolarit\u00e9\u00a0!<\/p>\n<p>Aussi soudainement que lors de la premi\u00e8re transformation, le mur se mua en sculptures esth\u00e9tiques et a\u00e9riennes. Des volutes montaient \u00e0 l\u2019assaut du ciel, entrecrois\u00e9es de spirales et de cercles. D\u2019\u00e9tranges silhouettes jouaient aux funambules dans ce d\u00e9cor gracieux, totalement \u00e9trang\u00e8res \u00e0 la gravit\u00e9 plan\u00e9taire. Elles rappelaient \u00e0 Hateya les oiseaux disparus de la Premi\u00e8re Terre, ces \u00eatres de chair qui dansaient \u00e0 l\u2019horizon, libres. Enfant, elle en avait recueilli un dans ses mains. Elle se souvenait de la douceur du duvet, de la fragilit\u00e9 de cette boule de plumes si l\u00e9g\u00e8re, du regard innocent qui la fixait. Une bouff\u00e9 de nostalgie la prit \u00e0 la gorge. Une larme humidifia ses yeux.<\/p>\n<p>Un sanglot l\u2019arracha \u00e0 sa propre m\u00e9lancolie. A c\u00f4t\u00e9 d\u2019elle, Corey tentait maladroitement d\u2019essuyer ses yeux. Il avait oubli\u00e9 que son casque l\u2019en emp\u00eachait. La vue de son m\u00e9canicien, d\u2019ordinaire si joyeux, d\u00e9contenan\u00e7a la capitaine. Il se passait quelque chose d\u2019anormal.<\/p>\n<p>\u2014 Nous devrions reculer, d\u00e9clara Hateya.<\/p>\n<p>L\u00e9a et Oslan s\u2019\u00e9cri\u00e8rent d\u2019une seule voix, horrifi\u00e9s\u00a0:<\/p>\n<p>\u2014 Non\u00a0!<\/p>\n<p>\u2014 C\u2019est tellement beau\u00a0!<\/p>\n<p>\u2014 On ne peut pas le laisser\u00a0!<\/p>\n<p>A nouveau, la <em>chose<\/em> changea de forme, se muant en multiples sph\u00e8res plus ou moins \u00e9gales, agglutin\u00e9es les unes aux autres, tournoyant entre elles en une valse \u00e9tourdissante. Hateya sentit l\u2019inqui\u00e9tude la saisir \u2013 mais \u00e9tait-ce <em>son<\/em> inqui\u00e9tude\u00a0? Une part d\u2019elle-m\u00eame se sentait scind\u00e9e, distordue. Elle voulait rester, ne plus bouger, continuer \u00e0 contempler l\u2019incroyable sc\u00e8ne qui se jouait devant elle. Communier. Une petite voix, quelque part, lui intimait de bouger. Juste une jambe, juste une main. Juste pour voir. A quoi cela engageait-il\u00a0? Mais la capitaine restait fig\u00e9e, incapable de comprendre ce qui se passait. Comme une vague que tout emporte, la peur et l\u2019angoisse s\u2019empar\u00e8rent de son \u00eatre. Elle sentait son ventre se serrer, son souffle s\u2019acc\u00e9l\u00e9rer. Les circonvolutions de l\u2019\u00e9trange ph\u00e9nom\u00e8ne face \u00e0 elle s\u2019estomp\u00e8rent de son esprit, laissant place \u00e0 une sc\u00e8ne au go\u00fbt amer de d\u00e9j\u00e0 v\u00e9cu. Ailleurs dans la galaxie, sur une station spatiale, des ann\u00e9es plus t\u00f4t, seule dans un immense astroport froid, observant depuis la tour de contr\u00f4le le d\u00e9barquement de l\u2019<em>Eden Explorer,<\/em> les mains plaqu\u00e9es contre une vitre qu\u2019elle aurait voulu traverser. Dehors, en contrebas, les membres d\u2019\u00e9quipage sortaient un \u00e0 un sur le tarmac, fr\u00eales silhouettes en tenues oranges. Elle les attendaient. Et surtout, elle l\u2019attendait, <em>lui<\/em>. Elle ne distinguait qu\u2019\u00e0 peine les traits des hommes et des femmes qui se succ\u00e9daient, mais elle aurait reconnu \u00e0 des ann\u00e9es lumi\u00e8res la silhouette trapue, le pas assur\u00e9, le dos l\u00e9g\u00e8rement vout\u00e9 de celui qu\u2019elle avait pris le risque d\u2019aimer. Le vaisseau \u00e9tait dans un sale \u00e9tat\u00a0: ses antennes radio avaient \u00e9t\u00e9 arrach\u00e9es, une des trois voiles solaires d\u00e9chir\u00e9e, et de nombreux impacts noircis chahutaient les diff\u00e9rents modules. Les pas \u00e9taient h\u00e9sitants, \u00e9puis\u00e9s. Les astronautes s\u2019\u00e9croulaient dans les bras des secouristes. L\u2019angoisse d\u2019Hateya augmentait au fur et \u00e0 mesure que s\u2019\u00e9grenait dans son esprit le compte des survivants. Vingt-deux. Vingt-trois. Vingt-quatre. O\u00f9 \u00e9tait le capitaine, le vingt-cinqui\u00e8me et dernier explorateur\u00a0?<\/p>\n<p>Immerg\u00e9e dans son souvenir, Hateya ne vit pas la <em>chose<\/em> changer encore de forme, se h\u00e9rissant de milliards de pics ac\u00e9r\u00e9s. Aussi soudainement que la peur l\u2019avait saisi, son inqui\u00e9tude se mua en compassion. Elle se retrouva projet\u00e9e, une fois de plus, dans un fragment de son pass\u00e9. Un soir, elle avait but\u00e9 sur cette vieille femme, affal\u00e9e le dos \u00e0 une paroi, le regard humide perdu dans le vide sans fin de l\u2019espace. Tout le monde ne s\u2019\u00e9tait pas habitu\u00e9 \u00e0 la vie en station. Tout \u00e9tait plus compliqu\u00e9, plus \u00e9troit, plus restreint. Hateya s\u2019\u00e9tait assise \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019elle, elle lui\u2026<\/p>\n<p>\u2014 Oh, capitaine\u00a0! Reprenez-vous, l\u00e0\u00a0! On a besoin de vous, merde\u00a0!<\/p>\n<p>Hateya \u00e9mergea brusquement de son r\u00eave. Sorbier la secouait violemment, le visage contract\u00e9 par l\u2019agacement. Le sol turquoise, le ciel grenat\u2026 et l\u2019\u00e9norme <em>chose<\/em> qui saillait de multiples pics. Hateya se ressaisit, non sans une pens\u00e9e \u00e9mue pour cet amer prospecteur incapable de saisir la beaut\u00e9 de l\u2019instant.<\/p>\n<p>Elle \u00e9prouvait de la compassion, pour Sorbier\u00a0? Une lueur se fit dans son esprit. Tout ce d\u00e9ferlement de souvenirs, d\u2019\u00e9motions\u2026 ils se trouvaient sous l\u2019emprise de la <em>chose<\/em>. Cette pens\u00e9e suffit \u00e0 lui rendre son sang-froid. Elle sentit une pointe d\u2019angoisse lui enserrer le c\u0153ur \u2013 une angoisse r\u00e9elle, pr\u00e9sente.<\/p>\n<p>\u2014 On file, vite, mais sans panique.<\/p>\n<p>Ils secou\u00e8rent leurs co-\u00e9quipiers, les firent rentrer plus ou moins consciemment dans le v\u00e9hicule. La <em>chose<\/em> \u00e9tait revenue \u00e0 sa forme initiale de cumulo-nimbus. Hateya sentait des ondes de curiosit\u00e9 l\u2019effleurer. Elle n\u2019\u00e9tait pas s\u00fbre de la nocivit\u00e9 du <em>nuage<\/em>, mais elle \u00e9tait responsable de sa troupe, elle ne devait pas tenter le Diable. Ils avaient fr\u00f4l\u00e9 la catastrophe. Maintenant, il fallait qu\u2019ils s\u2019\u00e9loignent.<\/p>\n<p>Sorbier avait pris le volant et, poussant le tout-terrain au maximum de ses capacit\u00e9s, gagnait rapidement de la distance, insensible aux cahots. La <em>chose <\/em>restait \u00e0 sa place, calme. L\u00e9a, Oslan et Carey reprenaient lentement leurs esprits. Quand ils sembl\u00e8rent enti\u00e8rement pr\u00e9sents, la capitaine fit stopper le rover. Elle prit le temps de d\u00e9tailler chaque visage, s\u2019assurant par le sourire de chacun que tout allait bien.<\/p>\n<p>\u2014 Il semblerait que nous soyons bien entr\u00e9s en contact avec une forme de vie, qui cherche visiblement \u00e0 communiquer par \u00e9motions, r\u00e9suma-t-elle.<\/p>\n<p>\u2014 On ne peut parler de forme de vie que si elle prouve sa capacit\u00e9 \u00e0 surmonter les contraintes du milieu ext\u00e9rieur pour se reproduire, nuan\u00e7a L\u00e9a. Il y existe d\u00e9j\u00e0 tellement de drogues capables de perturber les sensations et l\u2019intellect des hommes\u2026 peut-\u00eatre sommes-nous simplement face \u00e0 un ph\u00e9nom\u00e8ne physico-chimique auquel, par le plus pur des hasards, nous sommes extr\u00eamement sensibles.<\/p>\n<p>Hateya eu du mal \u00e0 masquer sa perplexit\u00e9. Elle \u00e9tait convaincue qu\u2019il y avait quelque chose de plus complexe derri\u00e8re leur exp\u00e9rience.<\/p>\n<p>\u2014 Nous aurons d\u00fb essayer de pr\u00e9lever un \u00e9chantillon, regretta Oslan. Difficile de dire si cette chose \u00e9tait biologique, m\u00e9canique, ou simplement une hallucination collective.<\/p>\n<p>\u2014 H\u00e9 bien\u2026 est-ce que <em>\u00e7a<\/em> pourrait vous convenir\u00a0?<\/p>\n<p>Tous tourn\u00e8rent la t\u00eate vers Sorbier, qui agitait fi\u00e8rement un petit sachet en plastique sous leurs yeux. A l\u2019int\u00e9rieur, un minuscule nuage anthracite tournait sur lui-m\u00eame.<\/p>\n<p>\u2014 C\u2019est.. c\u2019est\u2026 bravo Sorbier\u00a0! s\u2019exclama L\u00e9a. Quel coup de ma\u00eetre\u00a0!<\/p>\n<p>\u2014Vous ne croyez pas que j\u2019allais repartir sans rien, non\u00a0? Maintenant, sortez vos microscopes et dites-moi ce qu\u2019il y a dans ce foutu truc\u00a0!<\/p>\n<p>Hateya elle-m\u00eame ne se formalisa pas de l\u2019autorit\u00e9 du prospecteur. Lui ne faisait pas dans la dentelle, mais, il fallait l\u2019avouer, sa cupidit\u00e9 leur \u00e9tait bien utile. Peut-\u00eatre leur avait-il sauv\u00e9 la vie, qui sait\u00a0?<\/p>\n<p>Arm\u00e9s de leurs microscopes, les jumeaux saisirent quelques microns de la substance, qui se laissa ponctionner sans changer de comportement. A peine avaient-ils mis les yeux dans les binoculaires, qu\u2019ils lev\u00e8rent le regard, se tois\u00e8rent, et repartirent \u00e0 leur contemplation. Hateya leur accorda quelques minutes puis, n\u2019y tenant plus\u00a0:<\/p>\n<p>\u2014 Alors\u00a0? Pour que vous soyez aussi silencieux, c\u2019est qu\u2019il y a quelque chose\u2026<\/p>\n<p>\u2014 Et comment\u00a0!<\/p>\n<p>L\u00e9a et Oslan semblaient sous le choc. Ils se fix\u00e8rent, comme pour mesurer le poids de ce qu\u2019ils allaient r\u00e9v\u00e9ler. Lequel des deux assumerait-il de parler le premier\u00a0?<\/p>\n<p>\u2014 C\u2019est une \u00e9vidence \u00e0 l\u2019analyse\u2026 nous avons affaire \u00e0 de minuscules structures technologiques, de l\u2019ordre du micron, d\u00e9clara enfin Oslan.<\/p>\n<p>\u2014 Des robots, des codex, des puces\u00a0? s\u2019enquerra Corey, visiblement ravi de retrouver ses rep\u00e8res.<\/p>\n<p>\u2014 On dirait\u2026 quelque chose de tr\u00e8s simple mais de clairement artificiel, dot\u00e9 d\u2019une autonomie propre, mais r\u00e9agissant en nombre.<\/p>\n<p>\u2014 Un peu comme les bancs de poissons de la Premi\u00e8re Terre, ajouta L\u00e9a.<\/p>\n<p>Comme Corey faisait les yeux ronds, elle soupira :<\/p>\n<p>\u2014 Ne me dis pas que tu n\u2019as jamais entendu parler de ces animaux qui vivaient sous l\u2019eau. Chaque animal \u00e9tait unique, mais ils pouvaient communiquer si vite et avec une telle conscience collective qu\u2019en groupe, ils r\u00e9agissaient comme un seul \u00eatre vivant.<\/p>\n<p>\u2014 On a un cas typique ici, continua Oslan, tout en fixant son microscope. Si on \u00e9loigne un individu, il a l\u2019air de se stabiliser tout seul, de \u00ab\u00a0vivre sa vie\u00a0\u00bb si l\u2019on peut dire. D\u00e8s qu\u2019il est pr\u00eat d\u2019un autre, ils se synchronisent.<\/p>\n<p>Il leva le doigt, comme pour requ\u00e9rir quelques secondes de r\u00e9flexion. Probablement \u00e9tait-il en train de demander une analyse \u00e0 son microscope \u2013 un outil ultra-sophistiqu\u00e9, capable de mener des analyses spectrom\u00e9triques, et qui n\u2019avait de microscope plus que le nom, puisqu\u2019il voyait bien au-del\u00e0 du micron. Il leva la t\u00eate, sourire aux l\u00e8vres.<\/p>\n<p>\u2014 Le plus incroyable dans tout \u00e7a \u2013 je n\u2019en suis pas s\u00fbr, mais je le suppose \u2013 c\u2019est que ces petites bestioles artificielles ont l\u2019air de tirer leur \u00e9nergie du magn\u00e9tisme ambiant. Leur composition, leur fa\u00e7on de tournoyer sur place toutes dans le m\u00eame sens\u2026 il faut que je fasse d\u2019\u00e9normes v\u00e9rifications, mais je me demande si nous ne venons pas de d\u00e9couvrir une nouvelle fa\u00e7on de cr\u00e9er de l\u2019\u00e9nergie\u00a0!<\/p>\n<p>Sorbier, qui s\u2019\u00e9tait t\u00fbt jusque-l\u00e0, demanda confirmation, la voix avide\u00a0:<\/p>\n<p>\u2014 Tu veux dire qu\u2019ils sont capables de tirer leur vitalit\u00e9 des variations de champ magn\u00e9tique que la plan\u00e8te re\u00e7oit de son soleil\u00a0?<\/p>\n<p>\u2014 Si c\u2019est ce que je pense\u2026 oui. Et pour cr\u00e9er des merveilles de ce type\u2026 nous n\u2019avons pas d\u00e9couvert des cellules. Nous avons d\u00e9couvert la preuve qu\u2019une vie bien plus intelligente et technologiquement avanc\u00e9e que nous a un jour exist\u00e9 sur Terra Nova 56\u00a0!<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>\u2026<\/strong><\/p>\n<p>Oslan se frotta les yeux. Le bivouac qu\u2019ils avaient mont\u00e9 pour la nuit leur permettait de se d\u00e9faire de leurs combinaisons. L\u2019espace \u00e9tait \u00e9troit, l\u2019intimit\u00e9 nulle, la gravit\u00e9, faute de combinaison, pesante. La libert\u00e9 retrouv\u00e9e de pouvoir se gratter le nez valait cependant ces sacrifices. L\u00e9a s\u2019\u00e9tait effondr\u00e9e sur son microscope et ronflait. Hateya se retournait sans cesse dans son sommeil, probablement agit\u00e9 de milliards de questions. Derri\u00e8re lui, le g\u00e9ologue entendait les souffles de Corey et de Sorbier. Les \u00e9motions de la journ\u00e9e, au sens propre du terme, les avaient tous \u00e9puis\u00e9s. Mais lui ne trouvait pas le sommeil.<\/p>\n<p>Les traits tir\u00e9s, il contempla l\u2019horizon par l\u2019unique hublot de leur campement. Les teintes rouges du jour avaient laiss\u00e9es place \u00e0 une obscurit\u00e9 semi-orang\u00e9e. Les deux lunes refl\u00e9taient la lumi\u00e8re de leur \u00e9toile\u00a0: naturellement, elles \u00e9taient ocres. Il ne voyait qu\u2019\u00e0 peine la premi\u00e8re, cach\u00e9e. La seconde, \u00e0 son quart, \u00e9tait parvenue \u00e0 s\u2019aligner avec le hublot. Sa douce luminosit\u00e9 lui permettait de deviner des crat\u00e8res et des irr\u00e9gularit\u00e9s. Sous son aura, la silhouette des montagnes semblait vouloir l\u2019attirer pour la d\u00e9chiqueter entre ses pics ac\u00e9r\u00e9s.<\/p>\n<p>Les montagnes\u2026 elles \u00e9taient bien loin leurs premi\u00e8res hypoth\u00e8ses de terraformation.\u00a0 Des forages, il allait falloir en faire pour comprendre toute l\u2019histoire de cette plan\u00e8te. Ils n\u2019arrivaient pas dans un terrain vierge o\u00f9 la vie aurait pu offrir ses pr\u00e9mices. Non, la plan\u00e8te se r\u00e9v\u00e9lait soudainement aussi, voire bien plus \u00e2g\u00e9e que la Premi\u00e8re Terre. Une civilisation avait eu le temps de s\u2019y d\u00e9velopper, atteindre un niveau technologique incroyable, et dispara\u00eetre. A moins qu\u2019elle soit encore l\u00e0, invisible \u00e0 leurs yeux\u00a0?<\/p>\n<p>Oslan n\u2019arrivait pas \u00e0 sentir une menace. Certes, tout \u00e9tait nouveau. La d\u00e9couverte de ces minuscules entit\u00e9s artificielles, poss\u00e9dant probablement une intelligence collective capable de s\u2019exprimer par les \u00e9motions, rebattait toutes les cartes de leurs convictions. Sans pouvoir l\u2019expliquer, il sentait cependant une terre morte sous ses pieds. L\u2019absence de flore, alors que L\u00e9a en avait trouv\u00e9 des traces fossilis\u00e9es, le fort taux de dioxyde de carbone, le manque de concr\u00e9tions, de ruines, de traces visibles n\u2019\u00e9tait pas de bonne augure. La <em>chose<\/em> qu\u2019ils avaient d\u00e9couverte lui \u00e9voquait d\u2019anciennes l\u00e9gendes de fant\u00f4mes, de spectres prisonniers, de douleur et de peine. Les ultimes traces d\u2019une civilisation disparue, pas une r\u00e9elle forme de vie pensante. Que pouvait-il s\u2019\u00eatre pass\u00e9 sur Terra Nova 56\u00a0? Toute civilisation plan\u00e9taire \u00e9tait-elle donc vou\u00e9e \u00e0 l\u2019extinction\u00a0?<\/p>\n<p>Un instant, il cr\u00fb entendre un sifflement. Il se pencha au hublot, la douloureuse exp\u00e9rience de l\u2019apr\u00e8s-midi en t\u00eate. A priori, rien ne bougeait. Ils avaient laiss\u00e9 la <em>chose<\/em> loin derri\u00e8re, mais rien ne garantissait qu\u2019elle ne les suive pas. Elle avait montr\u00e9 qu\u2019elle savait se d\u00e9placer. Cependant, de ce qu\u2019il pouvait voir, l\u2019horizon restait calme. Tout au plus devinait-il, au pied du module, un peu de poussi\u00e8re glisser sur le sol. Le vent se levait sur Terra Nova 56.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>.<\/strong><\/p>\n<p>Yghouna\u00a0 observait, au loin, le camp des humains.<\/p>\n<p>\u2014 Ils ont\u2026 rencontr\u00e9\u2026. le <em>flux<\/em>, l\u2019informa Za\u00efdel, toujours positionn\u00e9 sur une \u00e9chelle temporelle basse.<\/p>\n<p>Aurait-il pu sourire, Yghouna l\u2019aurait fait. La probabilit\u00e9 de succ\u00e8s de sa mission venait de progresser de dix-sept pour-cent.<\/p>\n<p>\u2014 A-t-il r\u00e9ussi \u00e0 communiquer avec eux\u00a0? demanda Ordrisk.<\/p>\n<p>Comme Yghouna, il s\u2019\u00e9tait rang\u00e9 aux statistiques de ses programmes, et avait augment\u00e9 son \u00e9nergie pour mieux suivre le temps des humains.<\/p>\n<p>\u2014 N\u00e9gatif.<\/p>\n<p>Yghouna s\u2019arr\u00eata de vibrer une nano-seconde, puis se reprit. Il \u00e9tait quasi-impossible que les humains aient trouv\u00e9 un moyen de comprendre le <em>flux<\/em> du premier coup. Ce param\u00e8tre rentrait dans les \u00e9quations.<\/p>\n<p>\u2014 Ils se sont \u00e9loign\u00e9s mais semblent s\u2019installer sur place. Nos chances de succ\u00e8s sont en progression.<\/p>\n<p>\u2014 Je sens\u2026 beaucoup\u2026 de conflit. Le <em>flux<\/em>\u2026 a peur.<\/p>\n<p>\u2014 Je le savais, le prospecteur va tout faire capoter, rumina Ordrisk. On ne peut pas avoir confiance dans une conscience qui pense \u00e0 d\u00e9truire avant d\u2019observer, je vous l\u2019avais dit. Tant de mill\u00e9naires d\u2019\u00e9volution pour \u00e7a\u00a0!<\/p>\n<p>\u2014 La conscience\u2026 na\u00eet\u2026 de l\u2019imperfection.<\/p>\n<p>\u2014 La survie d\u00e9termine la perfection.<\/p>\n<p>\u2014 La perfection a \u00e9t\u00e9 d\u00e9truite, coupa Yghouna.<\/p>\n<p>S\u2019ils commen\u00e7aient \u00e0 d\u00e9biter les mantras des cr\u00e9ateurs, Za\u00efdel allait encore se mettre \u00e0 tourner en boucle pendant de longs cycles. Le l\u00e9ger bug qu\u2019il poss\u00e9dait, s\u2019il avait \u00e9t\u00e9 anodin lors des anciens temps, avaient empir\u00e9 au cours des milliers de r\u00e9volutions autour de leur \u00e9toile. Heureusement, cette fois, Za\u00efdel ne sembla pas affect\u00e9.<\/p>\n<p>\u2014 As-tu r\u00e9ussi \u00e0 percer les secrets de leur langage\u00a0?<\/p>\n<p>\u2014 Pas\u2026 encore. Je travaille\u2026 pour nos doter\u2026 des bons\u2026 outils.<\/p>\n<p>\u2014 Quand auras-tu fini\u00a0?<\/p>\n<p>\u2014 Les configurations\u2026 pour nous\u2026 permettre\u2026 d\u2019entendre\u2026et d\u2019\u00e9mettre\u2026 des ondes sonores\u2026 seront pr\u00eates\u2026 dans vingt-trois\u2026 unit\u00e9s standard.<\/p>\n<p>Les statistiques de r\u00e9ussite du projet s\u2019align\u00e8rent dans l\u2019esprit d\u2019Yghouna. Dans une autre vie, jamais il n\u2019aurait r\u00e9alis\u00e9 une s\u00e9rie d\u2019actions sur une probabilit\u00e9 aussi faible. Mais leur autre vie \u00e9tait termin\u00e9e depuis bien longtemps, et la r\u00e9ussite du projet Terre d\u00e9montrait que rien n\u2019\u00e9tait impossible. Une avanc\u00e9e d\u00e9cisive, qui lui avait permis de s\u2019adapter, de pouvoir agir avec moins de contraintes qu\u2019auparavant. Cette plasticit\u00e9 lui avait permis de survivre. Ne restait qu\u2019eux trois, et le dernier <em>flux<\/em>. Cela pouvait \u00eatre suffisant pour un miracle.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>.<\/strong><\/p>\n<p>\u2014 Monsieur Sorbier, vous pourriez laisser parler les autres un peu\u00a0?<\/p>\n<p>Hateya \u00e9tait lasse d\u2019entendre le prospecteur couper la parole aux ing\u00e9nieurs \u00e0 chaque pr\u00e9cision. Elle se for\u00e7ait \u00e0 rester calme, respirer, \u00e9conomiser son \u00e9nergie pour les grands chantiers qui viendraient. Sorbier ne lui facilitait pas la t\u00e2che.<\/p>\n<p>\u2014 On parle de d\u00e9couvertes majeures pour l\u2019Humanit\u00e9 toute enti\u00e8re, capitaine, r\u00e9pliqua-t-il avec sa morgue habituelle. J\u2019ai le droit d\u2019\u00eatre curieux, non\u00a0?<\/p>\n<p>Il n\u2019avait pas fallu une nuit pour qu\u2019il oublie sa peur et perde sa mine penaude de la veille. Hateya d\u00e9cida de lui remettre les id\u00e9es en place.<\/p>\n<p>\u2014 Si vous ne laissez pas parler les ing\u00e9nieurs, vous n\u2019apprendrez rien. Et je vous rappelle qu\u2019un peu de courtoisie ne fait pas de mal aux oreilles.<\/p>\n<p>Elle ne laissa pas le prospecteur protester et fit signe \u00e0 Oslan de continuer. Il projetait des photographies sur une des parois du module.<\/p>\n<p>\u2014Toujours sous r\u00e9serve de confirmation, je pr\u00e9cise bien, il semble que les bestioles que nous avons d\u00e9couvertes sont des sortes de micro-robots, r\u00e9alis\u00e9s dans un m\u00e9tal ou un alliage qui nous est inconnu. Leur forme est variable, mais toujours g\u00e9om\u00e9trique et sym\u00e9trique\u00a0: ils poss\u00e8dent un nombre d\u00e9fini de segments, qui se collent, se combinent, se compl\u00e8tent entre eux. Qui dit sym\u00e9trie dit centre, et c\u2019est le seul endroit de leur anatomie qui soit identifiable \u00e0 coup s\u00fbr.<\/p>\n<p>Il zooma sur une photo repr\u00e9sentant une structure compos\u00e9e de deux \u00ab\u00a0H\u00a0\u00bb inter-crois\u00e9s. Chaque branche \u00e9tait constitu\u00e9e de l\u2019assemblage de plusieurs cubes, parfaitement align\u00e9s les uns aux autres, math\u00e9matiquement rigides. A l\u2019inverse,\u00a0 le centre de la figure \u00e9tait une sph\u00e8re plus claire, non reli\u00e9e aux autres segments, laissant deviner une texture granuleuse, floue.<\/p>\n<p>\u2014 Quand on regarde \u00e0 tr\u00e8s basse vitesse, cette sph\u00e8re vibre, d\u2019o\u00f9 l\u2019impression de l\u00e9ger flou sur la photo. Vous remarquerez que les segments ne lui sont pas physiquement attach\u00e9s, mais l\u00e9vitent autour d\u2019elle. Attendez un peu de voir la suite\u00a0!<\/p>\n<p>Oslan appuya sur une touche, et l\u2019image s\u2019anima. La bestiole resta un moment immobile puis, subitement, subitement, se mua en t\u00e9tra\u00e8dre.<\/p>\n<p>\u2014 Repasse-le au ralenti, Oslan, protesta L\u00e9a. On est pas \u0152il-de-Lynx, nous\u00a0!<\/p>\n<p>\u2014 C\u2019\u00e9tait juste pour vous rappeler la rapidit\u00e9 de mouvement, r\u00e9pliqua-t-il \u00e0 sa s\u0153ur. On a vu hier ce que \u00e7a donnait \u00e0 grande \u00e9chelle, c\u2019est d\u2019autant plus visible sur cette petite structure.<\/p>\n<p>Au ralenti, les cubes se mouvaient ensemble, toujours tr\u00e8s sym\u00e9triques, se collant, se frottant, glissant les uns contre les autres, pour aboutir \u00e0 une nouvelle structure parfaitement g\u00e9om\u00e9trique. Hateya ne d\u00e9tachait pas son regard de l\u2019animation. Quel lien pouvait-il y avoir entre ces compos\u00e9s si artificiels, si rationnels, et le flux d\u2019\u00e9motions auquel la <em>chose<\/em> les avait soumis\u00a0? Oslan d\u00e9tailla ensuite l\u2019effet de combinaisons entre plusieurs <em>bestioles<\/em>, comme il disait, ajoutant \u00e0 son malaise de la capitaine. Ensemble, elles formaient rapidement des toiles, des sph\u00e8res, des cubes, tels des jeux d\u2019enfants que l\u2019on empile, d\u00e9truit, r\u00e9-empile \u00e0 volont\u00e9. Hateya avait toujours imagin\u00e9 trouver une forme de vie biologique, faite d\u2019eau, d\u2019imperfections, de courbes, de membranes, de g\u00e8nes \u2013 certes pas comme les leurs, mais pas si \u00e9loign\u00e9es. Ils se trouvaient ici en pr\u00e9sence d\u2019atomes, de structures physiques tr\u00e8s diff\u00e9rentes d\u2019une forme de vie \u00e0 laquelle ils s\u2019attendaient, sans aucun moyen pour le moment de comprendre comment ces choses interagissaient avec leurs \u00e9motions.<\/p>\n<p>\u2014 Ok, c\u2019est bien beau tous ces jeux de dominos, mais quand est-ce qu\u2019on arrive au c\u0153ur du sujet\u00a0? s\u2019impatienta Sorbier. Tu nous as parl\u00e9 d\u2019une source d\u2019\u00e9nergie \u00a0illimit\u00e9e!<\/p>\n<p>\u2014 Oui, enfin, c\u2019est pas en quelques heures de recherches que je vais percer les secrets d\u2019une technologie alien mill\u00e9naire, ironisa Oslan, agac\u00e9 par le prospecteur, sans pouvoir bl\u00e2mer son impatience \u2013 lui aussi \u00e9tait tout excit\u00e9 face \u00e0 ces nouveaut\u00e9s. L\u2019alliage du m\u00e9tal qui compose ces structures nous est inconnu. Je pense qu\u2019il y a du Diborure de Magn\u00e9sium, mais sa structure atomique n\u2019est pas la m\u00eame que celle r\u00e9f\u00e9renc\u00e9e dans nos bases de donn\u00e9es. Quoiqu\u2019il en soit, c\u2019est s\u00fbr\u00a0: ce mat\u00e9riel est un supraconducteur dans les conditions de temp\u00e9ratures et pression qui r\u00e8gnent \u00e0 la surface de la plan\u00e8te.<\/p>\n<p>Le regard de Sorbier s\u2019alluma d\u2019une flamme dont la cupidit\u00e9 n\u2019\u00e9chappa \u00e0 personne.<\/p>\n<p>\u2014 Excellente nouvelle\u00a0! Les supraconducteurs sont si difficiles \u00e0 fabriquer et \u00e0 stabiliser dans nos diverses installations, il y a probablement des milliards d\u2019applications \u00e0 imaginer\u2026 pour permettre la survie de l\u2019Humanit\u00e9, s\u2019empressa-t-il de rajouter face au regard mena\u00e7ant que lui lan\u00e7ait Hateya.<\/p>\n<p>\u2014 Oui, enfin, vous emballez pas non plus, r\u00e9primanda L\u00e9a. On touche pas \u00e0 nos <em>bestioles<\/em> tant qu\u2019on ne sait pas si elles sont vivantes ou pas\u00a0!<\/p>\n<p>\u2014 Forc\u00e9ment qu\u2019elles ne sont pas vivantes\u2026 vous voyez des cellules\u00a0? Un code\u00a0? Une capacit\u00e9 \u00e0 se reproduire en autonomie\u00a0? A prolif\u00e9rer\u00a0?<\/p>\n<p>L\u00e9a haussa les sourcils, exasp\u00e9r\u00e9e. Sentant l\u2019ambiance se tendre d\u00e9mesur\u00e9ment trop \u00e0 son go\u00fbt, Hateya repris les choses en main.<\/p>\n<p>\u2014 Je vous rappelle \u00e0 tous que nous sommes des explorateurs sur une plan\u00e8te inconnue, qui nous a d\u00e9j\u00e0 bien fait comprendre qu\u2019elle n\u2019aimait pas les conflits. Personnellement, je ne tiens pas \u00e0 savoir si une onde sonore est capable de tuer un \u00eatre humain. Alors, s\u2019il vous pla\u00eet, soyez enthousiastes, soyez curieux, soyez extatiques si vous voulez, mais surtout\u2026 soyez polis.<\/p>\n<p>\u2014 Je propose une s\u00e9ance c\u00e2lin pour tout le monde\u00a0! plaisanta Corey en \u00e9bouriffant les cheveux de Sorbier, qui eut du mal \u00e0 r\u00e9primer un grognement m\u00e9content.<\/p>\n<p>L\u00e9a rougit l\u00e9g\u00e8rement avant de reprendre la parole, Sorbier ne broncha pas \u2013 ce qui, chez lui, \u00e9tait un r\u00e9el signe de bonne volont\u00e9. La promiscuit\u00e9 induise par le module, le stress des \u00e9v\u00e8nements qui les d\u00e9passaient, l\u2019euphorie de leurs d\u00e9couvertes, la fatigue li\u00e9e \u00e0 la gravit\u00e9\u2026 l\u2019\u00e9quipe \u00e9tait soumise \u00e0 une pression difficile, songea Hateya. Elle savait en partant que les divers caract\u00e8res en pr\u00e9sence cr\u00e9eraient des \u00e9tincelles\u00a0: elle n\u2019avait cependant pas anticip\u00e9 \u00e0 quel point. Heureusement, Corey et Oslan l\u2019aidaient \u00e0 calmer le jeu entre L\u00e9a et Sorbier. Elle r\u00e9alisa sur le moment que la plan\u00e8te elle-m\u00eame lui donnait une excellente excuse pour apaiser les conflits. Un sourire effleura ses l\u00e8vres. \u00c7a venait peut-\u00eatre de l\u00e0, cette connivence qu\u2019elle sentait depuis qu\u2019elle avait pos\u00e9 les yeux sur Terra Nova 56. Elles avaient en commun d\u2019aimer la tranquillit\u00e9.<\/p>\n<p>\u2014 La d\u00e9finition de la vie est sujette \u00e0 de nombreuses interpr\u00e9tations, reprit L\u00e9a, faisant manifestement de gros efforts pour se contenir. Ca fait longtemps qu\u2019on ne consid\u00e8re plus qu\u2019il s\u2019agit uniquement de perp\u00e9tuation de l\u2019esp\u00e8ce\u00a0: nos robots fabriquent des robots identiques, mais on ne leur a pas encore reconnu le statut d\u2019\u00eatre vivant. Je t\u2019accorde qu\u2019\u00e9changer de l\u2019information, s\u2019adapter \u00e0 son environnement, faire preuve d\u2019autonomie ne signifie pas forc\u00e9ment \u00eatre <em>vivant<\/em>. Mais le ph\u00e9nom\u00e8ne que nous avons vu hier d\u00e9gageait des \u00e9motions. Et les \u00e9motions sont une des manifestations de la conscience, ce que nous consid\u00e9rons aujourd\u2019hui comme le stade le plus avanc\u00e9 et le complexe de la vie.<\/p>\n<p>Corey leva la main\u00a0:<\/p>\n<p>\u2014 Chaque petite structure pourrait-elle \u00eatre par exemple un \u00e9quivalent de nos cellules et, mise bout \u00e0 bout dans la <em>chose<\/em> que nous avons vu hier, un \u00eatre vivant\u00a0?<\/p>\n<p>\u2014 C\u2019est bien mon id\u00e9e.<\/p>\n<p>\u2014 Balivernes\u00a0! s\u2019exclama Sorbier. Hier, nous \u2013 enfin, surtout vous \u2013 avons ressenti des \u00e9motions. Je ne vois pas en quoi la chose bizarre que nous avons vu en avait, elle.<\/p>\n<p>Le silence g\u00ean\u00e9 de L\u00e9a voulait tout dire\u00a0: Sorbier avait raison. Hateya ne parvenait cependant pas \u00e0 le croire\u00a0: depuis le d\u00e9but, elle \u00e9prouvait quelque chose sur cette plan\u00e8te. Quelque chose d\u2019ind\u00e9finissable, qui prenait corps \u00e0 corps petit \u00e0 petit en elle. Une pr\u00e9sence. Une intimit\u00e9. Sa formation, ses ann\u00e9es de commandement, son exp\u00e9rience \u00e0 elle, qui avait v\u00e9cu l\u2019Exode, lui disaient que tout ceci n\u2019\u00e9tait qu\u2019une ruse de son cerveau pour l\u2019apaiser. Parce que oui, il fallait qu\u2019elle le reconnaisse. Elle voulait trouver une plan\u00e8te \u00e0 l\u2019Humanit\u00e9. R\u00e9aliser ce r\u00eave en lequel Sahil croyait tant. Elle s\u2019\u00e9tait interdit d\u2019y croire, mais \u00a0Terra 56 avait eu raison de ses d\u00e9fenses. Cette intuition d\u2019une rencontre imminente, venait-elle de ses propres esp\u00e9rances, ou r\u00e9ellement de <em>quelque chose<\/em> qui l\u2019attendait ici\u00a0?<\/p>\n<p>Son \u00e9quipage, lui, esp\u00e9rait une r\u00e9ponse, une directive de sa part. Elle connaissait d\u00e9j\u00e0 sa d\u00e9cision. Eux auraient le temps. Elle en manquerait bient\u00f4t.<\/p>\n<p>\u2014 Nous allons rester poursuivre les analyses, annon\u00e7a-t-elle, au grand plaisir de Sorbier. L\u00e9a, tu \u00e9tudieras les interactions entre les <em>bestioles<\/em>, comme vous dites, pour d\u00e9terminer si oui ou non, elles pr\u00e9sentent une forme de conscience. Oslan, il nous faut absolument conna\u00eetre l\u2019histoire de cette plan\u00e8te,\u00a0et d\u00e9terminer s\u2019il y a eu une vie biologique ant\u00e9rieure, ainsi que les explications \u00e0 sa disparition. Sorbier, vous adorez le m\u00e9tal, poursuivez les recherches sur ce fameux supra-conducteur et cette nouvelle source d\u2019\u00e9nergie. Corey, nous d\u00e9ploierons ensemble l\u2019aile ext\u00e9rieure du module pour un s\u00e9jour prolong\u00e9, en commen\u00e7ant par les g\u00e9n\u00e9rateurs d\u2019air respirable. Te connaissant, tu ne devrais pas avoir de mal \u00e0 nous fabriquer quelque chose qui nous permette de booster le taux d\u2019oxyg\u00e8ne de l\u2019atmosph\u00e8re pour le r\u00e9injecter dans le module. On \u00e9tudiera aussi la possibilit\u00e9 de boire l\u2019eau \u2013 autant profiter de la ressource. Nous irons ensuite faire quelques reconnaissances aux alentours. On ne s\u2019approche pas de la <em>chose<\/em> tant qu\u2019on en sait pas plus. Et bien entendu\u2026 nous gardons tous le sourire\u00a0!<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>.<\/strong><\/p>\n<p>Quatre jours sur place amen\u00e8rent leur lot de d\u00e9couvertes et de surprises, mais surtout de d\u00e9convenues. Le vent s\u2019\u00e9tait lev\u00e9 sur Terra Nova 56. Le premier jour, bravant les bourrasques, Sorbier et Oslan avait r\u00e9ussi \u00e0 remonter quelques carottes de roche. Puis les rafales avaient forci. La temp\u00eate avait recouvert le module de sable turquoise et p\u00e2teux comme une gangue de pl\u00e2tre. Corey seul ne suffisait plus \u00e0 nettoyer les filtres ext\u00e9rieurs, qu\u2019il fallait soigner plusieurs fois par jour et par nuit. Les membres de l\u2019\u00e9quipage se relayaient \u00e0 ce poste, et b\u00e9nissaient les exosquelettes de leurs combinaisons qui compensaient \u00e0 la fois la forte gravit\u00e9, et le poids de la p\u00e2t\u00e9e boueuse qui les engluait rapidement. Les exp\u00e9ditions loin du module avaient naturellement \u00e9t\u00e9 annul\u00e9es\u00a0: plus rien n\u2019\u00e9tait visible \u00e0 moins de un m\u00e8tre, et les montagnes ac\u00e9r\u00e9es avaient \u00e9t\u00e9 effac\u00e9es par les rideaux de sable. La clart\u00e9 ocre de l\u2019\u00e9toile de Terra Nova ne parvenait pas \u00e0 transpercer la temp\u00eate turquoise \u2013 tout juste \u00e0 lui donner un reflet violac\u00e9 \u00e9trange. Les jours et les nuits se confondaient, mais c\u2019\u00e9tait encore l\u00e0 le moindre des soucis auxquels l\u2019exp\u00e9dition \u00e9tait confront\u00e9e. Les explorateurs \u00e9taient habitu\u00e9s depuis longtemps \u00e0 l\u2019absence d\u2019\u00e9toile dans leurs stations-refuges. Par contre, l\u2019arr\u00eat des communications avec le vaisseau les laissaient dans un huit-clos \u00e9touffant. L\u2019impossibilit\u00e9 m\u00eame d\u2019appeler les secours mettait les nerfs d\u2019Hateya \u00e0 rude \u00e9preuve. Elle croisait les doigts pour ne pas avoir \u00e0 regretter d\u2019avoir pouss\u00e9 son \u00e9quipage \u00e0 rester sur la plan\u00e8te.<\/p>\n<p>L\u2019ambiance se d\u00e9gradait au fil des heures. L\u00e9a avait beau stimuler par tous les moyens possibles et imaginables leur \u00e9chantillon de <em>bestioles<\/em>, elle n\u2019obtenait ni multiplication, ni signe de r\u00e9flexion intelligente.<\/p>\n<p>\u2014 Nous n\u2019avons qu\u2019un seul sp\u00e9cimen, d\u00e9plora-t-elle. Peut-\u00eatre que si nous faisons d\u2019autres pr\u00e9l\u00e8vements ailleurs sur la <em>chose<\/em>, on aura des structures diff\u00e9rentes. C\u2019est comme si j\u2019avais un fragment de peau du talon d\u2019Oslan\u00a0: difficile d\u2019en conclure \u00e0 partir de \u00e7a que c\u2019est un \u00eatre intelligent\u00a0!<\/p>\n<p>Sorbier \u00e9galement \u00e9tait d\u2019une humeur massacrante. Ses recherches, \u00e9paul\u00e9es et enrichies par celles du g\u00e9ologue, avaient montr\u00e9 que la plan\u00e8te poss\u00e9dait un p\u00f4le magn\u00e9tique instable. Ceci expliquait la vibration de la sph\u00e8re situ\u00e9e au centre de chaque <em>bestiole<\/em>\u00a0: \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur, un microscopique \u00e9l\u00e9ment de m\u00e9tal oscillait au rythme de la plan\u00e8te.<\/p>\n<p>\u2014 Sur la Premi\u00e8re Terre, le p\u00f4le magn\u00e9tique se d\u00e9pla\u00e7ait tr\u00e8s lentement, avait expliqu\u00e9 Oslan. Quand on prenait une boussole, l\u2019aiguille en m\u00e9tal s\u2019alignait naturellement avec le p\u00f4le, et ne bronchait plus. Ici, le champ magn\u00e9tique est instable, comme s\u2019il ne trouvait pas son \u00e9quilibre. Les particules m\u00e9talliques soumises \u00e0 son influence ne savent plus o\u00f9 donner de la t\u00eate, et n\u2019arr\u00eatent pas de bouger. Les \u00eatres qui ont cr\u00e9\u00e9 ces <em>bestioles<\/em> se sont servis de ce mouvement pour leur donner la vie. Energie garantie gratuite pour l\u2019\u00e9ternit\u00e9!<\/p>\n<p>Cet \u00e9tat de fait enthousiasmait le g\u00e9ologue, le seul \u00e0 garder le moral, qui avait d\u00e9j\u00e0 couvert quelques murs du module de graphiques ondulatoires, de cercles et de fl\u00e8ches en tous sens. Ces recherches rendaient Oslan quasi imperm\u00e9able \u00e0 l\u2019atmosph\u00e8re d\u00e9sastreuse qui r\u00e9gnait au sein de la troupe. Le prospecteur, par contre, faisait grise mine\u00a0: il n\u2019entrevoyait aucune possibilit\u00e9 de r\u00e9pliquer ce ph\u00e9nom\u00e8ne en-dehors de l\u2019\u00e9cosyst\u00e8me particulier de Terra Nova 56. L\u2019impossibilit\u00e9 de d\u00e9terminer l\u2019alliage qui composait les microscopiques choses n\u2019aidait pas. Il devenait insupportable, et Hateya redoutait que sa mauvaise humeur ne mette \u00e0 terme la mission en p\u00e9ril.<\/p>\n<p>Au quatri\u00e8me jour de la temp\u00eate, \u00e9c\u0153ur\u00e9e par le manque de r\u00e9action de ses <em>bestioles, <\/em>L\u00e9a d\u00e9cida de se changer\u00a0 les id\u00e9es en se penchant \u00e0 son tour sur les carottes des forages. Elles \u00e9taient riches en restes de fossiles et structures carbon\u00e9es\u00a0: il y avait bien eu de la vie sur Terra Nova 56, une vie probablement cellulaire, biologique, proche de la leur. Elle \u00e9tait cependant tr\u00e8s enfouie, donc tr\u00e8s vieille\u00a0: les couches s\u00e9dimenteuses dispos\u00e9es au-dessus laissaient deviner de longs milliers d\u2019ann\u00e9es sans aucun signe de vie.<\/p>\n<p>\u2014 C\u2019est \u00e9trange, remarqua Oslan lors de leur debrief journalier. Tr\u00e8s profond, nous avons des roches que nous retrouvons partout dans l\u2019univers, y compris sur la Terre. Elles sont elles-m\u00eames recouvertes de la \u00ab\u00a0phase biologique\u00a0\u00bb, l\u00e0 o\u00f9 il y a du carbone et des fossiles. Mais au-dessus, je n\u2019arrive pas \u00e0 identifier la derni\u00e8re tranche. C\u2019est un m\u00e9lange de milliers d\u2019\u00e9l\u00e9ments disparates, de m\u00e9tal, de roche, d\u2019alliages, avec quelques traces infimes de carbone. Comme si tout avait explos\u00e9 d\u2019un coup, puis s\u2019\u00e9tait retrouv\u00e9 en bouillie sans coh\u00e9rence.<\/p>\n<p>Corey r\u00e9fl\u00e9chit, hasarda :<\/p>\n<p>\u2014 Si nous postulons qu\u2019il y a eu une civilisation intelligente et biologique ici, cette phase bizarre ne pourrait-elle pas \u00eatre celle de leur d\u00e9veloppement\u00a0? Sur la Premi\u00e8re Terre, \u00e0 partir de la r\u00e9volution industrielle, l\u2019Homme s\u2019est mis \u00e0 produire d\u2019\u00e9normes quantit\u00e9s de mati\u00e8res qui n\u2019existaient pas \u00e0 l\u2019\u00e9tat brut, le plastique par exemple.<\/p>\n<p>L\u00e9a secoua la t\u00eate :<\/p>\n<p>\u2014 Il y aurait d\u2019avantage de traces de biologie dans ces strates, si c\u2019\u00e9tait concomitant \u00e0 une civilisation. L\u00e0, nous n\u2019avons quasiment rien \u2013 ce qui veut dire que la plan\u00e8te \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 plus ou moins dans l\u2019\u00e9tat o\u00f9 elle est aujourd\u2019hui.<\/p>\n<p>\u2014 De plus, la transition est brutale, rajouta Oslan. Je pense qu\u2019il y a eu une catastrophe qui a annihil\u00e9 toute trace de vie \u2013 enfin, de vie biologique.<\/p>\n<p>Corey \u00e9bouriffe nerveusement ses cheveux verts, tenta de relativiser :<\/p>\n<p>\u2014 Au moins, ce n\u2019\u00e9tait pas un hiver nucl\u00e9aire comme sur la Premi\u00e8re Terre. Nous serions d\u00e9j\u00e0 tous cram\u00e9s sinon.<\/p>\n<p>Oslan fron\u00e7a les sourcils :<\/p>\n<p>\u2014 Au vu des forages, je pense que cela a eu lieu il y a tr\u00e8s, tr\u00e8s longtemps \u2013 avant-m\u00eame que la vie se d\u00e9veloppe sur notre propre Terre, sans doute. La radioactivit\u00e9 pourrait avoir eu le temps de r\u00e9gresser\u2026<\/p>\n<p>L\u2019\u00e9quipage alla se coucher, d\u00e9contenanc\u00e9 par l\u2019histoire inattendue qu\u2019ils d\u00e9couvraient. Hateya prit le premier tour de garde. Elle s\u2019installa en tailleur dans son fauteuil favori, essaya de calmer ses angoisses. Ils ne manquaient de rien, gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019entretien des filtres et l\u2019eau pourvue par le ruisseau. Elle leur autorisait m\u00eame le luxe d\u2019une douche, que Corey avait construit \u00e0 partir de trois fois rien. Un plaisir rare pour eux qui vivaient dans l\u2019espace, o\u00f9 l\u2019eau \u00e9tait la plus pr\u00e9cieuse des ressources.\u00a0 Malgr\u00e9 cela, Hateya s\u2019\u00e9tait montr\u00e9e trop t\u00e9m\u00e9raire en d\u00e9cidant de rester, elle en \u00e9tait de plus en plus certaine. La temp\u00eate ne montrait aucun signe d\u2019apaisement. Si la vie n\u2019\u00e9tait jamais revenue sur cette plan\u00e8te, il y avait s\u00fbrement une bonne raison \u00e0 cela. Leur enfermement prolong\u00e9 amenait la capitaine \u00e0 douter de ses intuitions. Plus rien d\u2019inhabituel n\u2019avait r\u00e9veill\u00e9 son instinct depuis la rencontre avec la <em>chose.<\/em> L\u2019\u00e9chantillon n\u2019avait aucun effet sur elle. Ne fallait-il pas mieux ne pas perdre son temps ici et repartir explorer d\u2019autres exo-plan\u00e8tes\u00a0?<\/p>\n<p>Hateya ferma les yeux, prit le temps d\u2019inspirer, d\u2019expirer, vidant son ses pens\u00e9es pour retrouver sa s\u00e9r\u00e9nit\u00e9. Un exercice indispensable pour garder la t\u00eate froide et l\u2019esprit clair. Autour d\u2019elle, les sons s\u2019entrem\u00ealaient\u00a0: ronflements de l\u2019\u00e9quipage, vrombissement de l\u2019extracteur, souffle \u00e9touff\u00e9 et ininterrompu de la temp\u00eate au-dehors. L\u2019air avait une odeur l\u00e9g\u00e8rement sucr\u00e9e par rapport \u00e0 celui qu\u2019ils respiraient en station\u00a0: la signature de Terra Nova 56. Quelques effluves de savon planaient encore dans le module. La temp\u00e9rature de la plan\u00e8te, agr\u00e9able, juste un peu plus \u00e9lev\u00e9e que celle de la navette, leur permettait d\u2019\u00e9conomiser sur le chauffage.<\/p>\n<p>Hateya savait m\u00e9diter sans pour autant s\u2019assoupir. Le temps s\u2019arr\u00eatait, mais ses sens \u00e9taient en \u00e9veil \u2013 en plein \u00e9veil. Aussi reconnut-elle tout de suite le l\u00e9ger sifflement qui lui parvint. Son ventre se serra au souvenir de l\u2019onde \u00e0 haute fr\u00e9quence qui les avait mis au sol quelques jours auparavant. Elle se for\u00e7a \u00e0 rester sereine, \u00e0 respirer. Tout le monde dormait, aucun conflit n\u2019\u00e9tait en vue. O\u00f9 \u00e9tait le danger\u00a0?<\/p>\n<p>Le sifflement lui parvenait par vague. Comme entrecoup\u00e9 par les vents de la temp\u00eate. Hateya l\u2019\u00e9couta attentivement\u00a0: encore une fois, il lui rappela les souvenirs d\u2019une enfance si lointaine. Elle n\u2019avait que six ans lorsque l\u2019Exode avait \u00e9t\u00e9 d\u00e9clench\u00e9. Sauv\u00e9e parce qu\u2019elle se trouvait au bon endroit au bon moment. Aurait-elle \u00e9t\u00e9 en Am\u00e9rique avec ses parents, elle aurait p\u00e9ri comme eux sous les bombes. Elle n\u2019avait jamais su s\u2019ils l\u2019avaient envoy\u00e9 en France intentionnellement. Elle \u00e9tait enfant, elle n\u2019avait pas compris ce qu\u2019il se tramait dans le grand jeu de la g\u00e9opolitique mondiale \u2013 et la suite n\u2019avait \u00e9t\u00e9 que de longues ann\u00e9es pass\u00e9es \u00e0 s\u2019adapter, \u00e0 survivre en tant qu\u2019Esp\u00e8ce, \u00e0 continuer la qu\u00eate commenc\u00e9e des d\u00e9cennies avant. Trouver une Seconde Terre. Peut importait le pass\u00e9, il n\u2019y avait plus ni nation ni commandement, juste la volont\u00e9 tenace de ne pas s\u2019\u00e9teindre. De son dernier jour sur la Premi\u00e8re Terre, elle se souvenait de ce gr\u00e9sillement \u00e9trange, ce fr\u00e9tillement gracieux des cigales.<\/p>\n<p><em>Sssssssaaaaaateeeeeeeeyaaaassssss.<\/em><\/p>\n<p>La capitaine sursauta. Avait-elle r\u00eav\u00e9\u00a0? Elle avait per\u00e7u un appel. Dehors.<\/p>\n<p>Elle jeta un coup d\u2019\u0153il par le hublot. Il \u00e9tait quasiment recouvert de boue collante. Il fallait encore d\u00e9gager l\u2019ext\u00e9rieur du module et nettoyer les filtres.<\/p>\n<p>Devait-elle sortir\u00a0? Le sifflement \u00e9tait l\u00e0. <em>En elle<\/em> plus qu\u2019\u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur. La <em>chose<\/em> \u00e9tait-elle revenue\u00a0?<\/p>\n<p>S\u2019il y avait une occasion de rentrer en contact avec <em>\u00e7a<\/em>, la capitaine d\u00e9cida de ne pas la manquer. Elle secoua Sorbier. Il pouvait \u00eatre un facteur aggravant, mais il avait aussi montr\u00e9 qu\u2019il \u00e9tait utile face \u00e0 ce ph\u00e9nom\u00e8ne.<\/p>\n<p>\u2014 Vite\u00a0! R\u00e9veillez-vous\u00a0! J\u2019ai besoin de vous\u00a0!<\/p>\n<p>Elle aida le prospecteur encore ensommeill\u00e9 \u00e0 enfiler sa combinaison, ajusta leurs filtres \u00e0 air et le poussa dans le sas. Dehors, la temp\u00eate faisait rage\u00a0: en quelques pas \u00e0 peine, ils furent recouverts de la boue turquoise.<\/p>\n<p>\u2014 Que se passe-t-il\u00a0? O\u00f9 allez-vous, bon sang\u00a0?<\/p>\n<p>Sorbier s\u2019\u00e9tait enfin r\u00e9veill\u00e9. Hateya resta sourde \u00e0 ses r\u00e9criminations. Elle venait de voir une fluctuation dans le mur de sable, elle en \u00e9tait convaincue. Elle mit sa main en protection sur son casque, plissa les yeux pour distinguer quelque chose.<\/p>\n<p>\u2014 R\u00e9pondez-moi, merde, capitaine\u00a0! Vous pouvez pas me tirer du lit sans rien m\u2019expliquer comme \u00e7a\u00a0!<\/p>\n<p>\u2014 Taisez-vous, Sorbier\u00a0! Il y a quelque chose, l\u00e0 devant.<\/p>\n<p>Un halo se formait dans la temp\u00eate. A cet endroit, le sable p\u00e2teux, malgr\u00e9 la puissance du vent, s\u2019\u00e9cartait \u00e0 contre-courant, comme repouss\u00e9 par une sph\u00e8re irr\u00e9guli\u00e8re. Sorbier s\u2019\u00e9tait enfin tu, ce qui confirma \u00e0 la capitaine qu\u2019elle n\u2019\u00e9tait pas la seule \u00e0 voir le ph\u00e9nom\u00e8ne.<\/p>\n<p>Le sifflement se fit insistant. Le trou dans la temp\u00eate s\u2019\u00e9largit. Le c\u0153ur d\u2019Hateya battait \u00e0 tout rompre. Elle sentait que les prochaines secondes seraient les plus d\u00e9terminantes de sa vie. Bizarrement, elle n\u2019avait pas peur. Elle \u00e9tait l\u00e0 o\u00f9 elle devait \u00eatre.<\/p>\n<p>Trois silhouettes sombres se dessin\u00e8rent dans la sph\u00e8re. Deux t\u00e9tra\u00e8dres r\u00e9guliers, parfaits, et une forme plus souple, ovale, agr\u00e9ment\u00e9e de quelques bourgeons. Ils \u00e9taient de la m\u00eame couleur que la <em>chose<\/em>, mais n\u2019en poss\u00e9daient ni la fluidit\u00e9, ni la masse. Ils avan\u00e7aient tr\u00e8s lentement, sans pieds, comme s\u2019ils glissaient \u00e0 la surface du sol. Finalement, ils s\u2019arr\u00eat\u00e8rent \u00e0 quelques pas des explorateurs. Hateya et Sorbier n\u2019osaient bouger. Une voix aigue, m\u00e9tallique et hach\u00e9e, leur parvint.<\/p>\n<p>\u2014 Hommes de la Terre, bienvenue chez vos anc\u00eatres.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>\u2026<\/strong><\/p>\n<p>Hateya et Sorbier rest\u00e8rent sans voix. Un instant, ils oubli\u00e8rent le hurlement de la temp\u00eate, la force du vent, les montagnes de sable turquoise, abasourdis par l\u2019\u00e9normit\u00e9 de la r\u00e9v\u00e9lation.<\/p>\n<p>Les extraterrestres existaient.<\/p>\n<p>Ils les attendaient.<br \/> Sorbier fut le premier \u00e0 retrouver ses esprits. La diplomatie n\u2019\u00e9tait pas sa mati\u00e8re favorite \u00e0 l\u2019\u00e9cole, et comme sur toutes les missions qu\u2019il avait connu, il s\u2019\u00e9tait attendu \u00e0 trouver une plan\u00e8te vide de toute trace de vie intelligente. Un avantage certain pour n\u00e9gocier les concessions mini\u00e8res. Ind\u00e9cis quand \u00e0 la conduite \u00e0 tenir, il lan\u00e7a un regard de c\u00f4t\u00e9 \u00e0 Hateya, n\u2019osant pas bouger.<\/p>\n<p>\u2014 Capitaine\u00a0! chuchota-t-il dans son intercom\u2019. C\u2019est \u00e0 vous\u00a0!<\/p>\n<p>Hateya ne r\u00e9agit pas. Sorbier se risqua \u00e0 tourner la t\u00eate pour mieux la voir. Sous les couches de sable turquoise qui s\u2019amoncelaient sur sa visi\u00e8re, les traits d\u2019Hateya \u00e9taient encore fig\u00e9s par la surprise, les yeux \u00e9carquill\u00e9s. Face \u00e0 eux, les extraterrestres demeuraient immobiles. Le prospecteur se contint pendant quelques secondes. Puis son impatience prit le dessus\u00a0: il tendit les bras vers la capitaine pour la secouer, incapable de masquer l\u2019appr\u00e9hension de sa voix.<\/p>\n<p>\u2014 H\u00e9 Capitaine, c\u2019est \u00e0 vous, l\u00e0\u00a0! C\u2019est vous la sp\u00e9cialiste en diplomatie extra-plan\u00e9taire, pas moi\u00a0!<\/p>\n<p>Hateya eu un l\u00e9ger sursaut. Son regard se focalisa de nouveau sur la sc\u00e8ne, elle nettoya d\u2019un revers de main la boue turquoise de son casque. Que dire\u00a0? Elle ouvrit les mains en signe d\u2019ouverture.<\/p>\n<p>\u2014 Merci de votre accueil.<\/p>\n<p>A peine les mots \u00e9taient-ils sortis de sa gorge qu\u2019elle se morig\u00e9na. L\u2019intercom\u2019 de sa combinaison n\u2019\u00e9tait fait que pour discuter entre membres de l\u2019\u00e9quipe, pas pour transmettre le son \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur. Sans compter le hurlement du vent, \u00e9puisante ritournelle. N\u2019aurait-elle eu sa combinaison, vouloir communiquer avec quelqu\u2019un en face aurait \u00e9t\u00e9 aussi impossible que si elle s\u2019\u00e9tait trouv\u00e9e sous le r\u00e9acteur d\u2019une fus\u00e9e au d\u00e9collage.<\/p>\n<p>En face, les trois silhouettes \u00e9taient toujours \u00e9pargn\u00e9es par la temp\u00eate\u00a0: le sable turquoise continuait de d\u00e9vier de sa trajectoire \u00e0 leur approche, repouss\u00e9 par un \u00e9trange champ de force. Hateya n\u2019eut pas une h\u00e9sitation sur la conduite \u00e0 tenir.<\/p>\n<p>\u2014 Sorbier, allez r\u00e9veiller les autres. Nous avons besoin de tout le monde.<\/p>\n<p>Le prospecteur n\u2019eut pas besoin de se le faire dire deux fois. Doucement, il recula pas \u00e0 pas, sans oser tourner le dos \u00e0 l\u2019\u00e9trange trio. La capitaine au contraire avan\u00e7a en direction des aliens, en luttant contre le vent.<\/p>\n<p>Un pas. Deux pas. Elle scrutait des r\u00e9actions de la part de ses vis-\u00e0-vis, elle tendait l\u2019oreille pour saisir la moindre parole. Rien ne troublait le mugissement du vent. Les extraterrestres ne bougeaient toujours pas dans leur bulle de calme. Trois pas. Elle n\u2019\u00e9tait plus qu\u2019\u00e0 quelques m\u00e8tres d\u2019eux, approchant cette zone \u00e9trange o\u00f9 la temp\u00eate \u00e9tait absente. Elle pouvait voir la limite entre l\u2019atmosph\u00e8re satur\u00e9e de sable turquoise et, juste derri\u00e8re, l\u2019absence de toute particule dans l\u2019air. Elle s\u2019approcha encore, \u00e0 quelques centim\u00e8tres de l\u2019\u00e9trange fronti\u00e8re. Elle avait l\u2019impression de se tenir au-dessus d\u2019un lavabo rempli d\u2019eau\u00a0: elle pouvait voir ce qui se trouvait au fond de la vasque, mais l\u2019image \u00e9tait l\u00e9g\u00e8rement d\u00e9form\u00e9e par le liquide. Ici, elle distinguait bien les trois silhouettes, mais la surface du champ qui les prot\u00e9geait faisait onduler l\u2019image. Y avait-il un danger \u00e0 traverser cette surface\u00a0? Elle aurait jur\u00e9 que non. Il n\u2019y avait qu\u2019un moyen de le savoir.<\/p>\n<p>Elle tendit sa main gant\u00e9e, \u00e9norme, peu gracieuse dans sa combinaison plan\u00e9taire. Une question absurde lui traversa l\u2019esprit. Les extraterrestres avaient-ils une conscience de la beaut\u00e9\u00a0? Vu leur aspect quelque peu r\u00e9barbatif, peut-\u00eatre pas. Enfin, il ne fallait pas se fier \u00e0 l\u2019habit, disait-on.<\/p>\n<p>Elle chassa ces pens\u00e9es parasites d\u2019un mouvement de t\u00eate, avan\u00e7a les doigts de quelques millim\u00e8tres. Le gant traversa la limite entre temp\u00eate et calme. Subitement, l\u2019\u00e9lectronique de sa combinaison s\u2019affola. les donn\u00e9es projet\u00e9es sur sa visi\u00e8re l\u2019inform\u00e8rent que les capteurs de sa main ne fonctionnaient plus. Elle sentit son poignet se raidir. L\u2019exosquelette s\u2019\u00e9tait d\u00e9sactiv\u00e9. Elle retira aussit\u00f4t son bras\u00a0: tout redevint normal.<\/p>\n<p>Les extraterrestres \u00e9taient donc prot\u00e9g\u00e9s par un champ \u00e9lectromagn\u00e9tique. Pour que ce champ puisse repousser le sable, elle supposa qu\u2019il devait \u00eatre sacr\u00e9ment charg\u00e9 en m\u00e9tal. Qu\u2019avait dit Oslan \u00e0 ce sujet\u00a0? Il avait eu du mal \u00e0 d\u00e9terminer la composition du sol de la plan\u00e8te, un m\u00e9lange disparate de roche et d\u2019alliages.<\/p>\n<p>Les trois silhouettes gardaient leur position. Leur forme g\u00e9om\u00e9trique, uniforme et r\u00e9barbative, ne laissait distinguer ni organes, ni yeux, ni oreilles, ni bouche\u2026 Rien d\u2019identifiable\u2026 Hateya n\u2019osait plus p\u00e9n\u00e9trer dans leur champ de force : si son exosquelette s\u2019arr\u00eatait, elle ne pourrait presque plus bouger, car la structure m\u00e9tallique ajouterait sa r\u00e9sistance \u00e0 la gravit\u00e9 d\u00e9j\u00e0 forte de la plan\u00e8te. Sans compter son filtre respiratoire, dont elle n\u2019\u00e9tait pas s\u00fbre qu\u2019il puisse fonctionner sans courant. Elle avait besoin des conseils de Corey. En attendant son arriv\u00e9e, elle tenta de communiquer par gestes avec les cr\u00e9atures, secoua la main en signe de bienvenue. En vain. Une \u00e9norme frustration lui noua le ventre. Ces extraterrestres \u00e9taient-ils tomb\u00e9s en catatonie\u00a0?<\/p>\n<p>La voix de Corey jaillit dans son intercom\u2019, tendue \u2013 \u00eatre r\u00e9veill\u00e9 en sursaut par l\u2019annonce d\u2019une rencontre du troisi\u00e8me type lui avait retir\u00e9 un peu de son habituel flegme.<\/p>\n<p>\u2014 Capitaine, vous allez bien\u00a0? Peut-on approcher\u00a0?<\/p>\n<p>Hateya sourit derri\u00e8re son casque. M\u00eame dans une situation exceptionnelle, Corey \u00e9tait toujours aussi pr\u00e9venant. Une b\u00e9n\u00e9diction.<\/p>\n<p>\u2014 Pas de soucis, Corey. Avancez jusqu\u2019\u00e0 ma hauteur. Nos h\u00f4tes semblent fig\u00e9s, j\u2019ai besoin de tes conseils pour d\u00e9marrer la conversation.<\/p>\n<p>En quelques mots, Hateya leur r\u00e9suma ses observations. Corey n\u2019attendit m\u00eame pas la fin de son expos\u00e9 pour passer sa main en de nombreux allers-retours entre la temp\u00eate et la \u00ab\u00a0bulle\u00a0\u00bb des extraterrestres, notant mentalement, les sourcils fronc\u00e9s, les r\u00e9actions de son exosquelette. Oslan entreprit le tour du ph\u00e9nom\u00e8ne \u00e0 pied, repoussant sans cesse la boue bleue qui recouvrait son casque. Certes, elle \u00e9tait collante, aga\u00e7ante et d\u00e9sagr\u00e9able. Elle lui permettait cependant de visualiser le champ que g\u00e9n\u00e9raient les cr\u00e9atures. Sans cette infernale poussi\u00e8re, Hateya aurait pu se rapprocher trop pr\u00e8s, inconsciente du danger, et se retrouver paralys\u00e9e dans son exosquelette hors d\u2019usage. La temp\u00eate avait cet avantage de donner un corps \u00e0 ce champ \u00e9trange. Oslan sortit son appareil de mesure des ondes \u00e9lectromagn\u00e9tiques basse fr\u00e9quence. Depuis qu\u2019il avait d\u00e9couvert la capacit\u00e9 des <em>bestioles<\/em> \u00e0 utiliser le champ magn\u00e9tique changeant de la plan\u00e8te pour g\u00e9n\u00e9rer leur \u00e9nergie, il ne se s\u00e9parait plus de cette machine. \u00a0Il d\u00e9plia l\u2019antenne pyramidale et orienta le boitier vers le champ. L\u2019\u00e9cran s\u2019affola, les chiffres d\u00e9fil\u00e8rent \u2013 du chinois pour le profane, une connaissance pr\u00e9cieuse pour l\u2019explorateur. Ses mesures prises, il se rapprocha de ses coll\u00e8gues, s\u2019assura par un regard que sa s\u0153ur n\u2019\u00e9tait pas trop d\u00e9contenanc\u00e9e par la tournure des \u00e9v\u00e8nements. Ses yeux bleu clair brillaient d\u2019une lueur qu\u2019il connaissait bien. La curiosit\u00e9. Il ne put s\u2019emp\u00eacher d\u2019esquisser un sourire. Elle ne changeait pas. Sorbier non plus\u00a0: plus en recul, il ne semblait pas tr\u00e8s \u00e0 l\u2019aise dans sa combinaison violette. Hateya et Corey, eux, attendaient sto\u00efquement les explications du g\u00e9ologue. Celui-ci prit une profonde inspiration et se lan\u00e7a :<\/p>\n<p>\u2014 Vous avez vu juste, capitaine. Ces trois <em>choses<\/em> g\u00e9n\u00e8rent un champ magn\u00e9tique, qui repousse naturellement le sable. Je l\u2019avais analys\u00e9 au d\u00e9part, par beau temps, sans d\u00e9celer de potentiel \u00e9lectrique atypique. Cependant, le vent brasse toutes ces particules les unes contre les autres depuis plusieurs jours, et, ajout\u00e9 \u00e0 l\u2019apport d\u2019humidit\u00e9 du ruisseau, cela change leur composition \u2013 j\u2019aurais d\u00fb y penser, c\u2019est \u00e9vident\u00a0! Le sable n\u2019\u00e9tait pas p\u00e2teux avant la temp\u00eate. Sous cette forme, il tr\u00e8s charg\u00e9 en \u00e9lectricit\u00e9 statique\u00a0: c\u2019est assez pour \u00eatre repouss\u00e9 par le champ.<\/p>\n<p>Hateya \u00e9courta d\u2019un geste de la main ces explications scientifiques. En ces instants cruciaux pour l\u2019Humanit\u00e9, l\u2019action primait avant tout.<\/p>\n<p>\u2014 D\u2019accord, d\u2019accord, mais cela ne nous dit pas comment rentrer en communication avec eux. Nous les avons entendus parler avec Sorbier et depuis, plus rien.<\/p>\n<p>Oslan gratta pensivement la boue sur sa manche.<\/p>\n<p>\u2014 Et si g\u00e9n\u00e9rer le champ leur demandait tellement d\u2019\u00e9nergie qu\u2019ils n\u2019en ont plus assez pour nous adresser la parole\u00a0? hasarda-t-il. S\u2019ils sont compos\u00e9s eux aussi de <em>bestioles<\/em>, je ne vois pas d\u2019o\u00f9 ils tirent cette force \u2013 le p\u00f4le magn\u00e9tique instable de la plan\u00e8te ne leur suffirait pas\u2026<\/p>\n<p>Le visage de Corey s\u2019\u00e9claira d\u2019un sourire. L\u2019\u00e9tude des ondes \u00e9lectromagn\u00e9tiques n\u2019\u00e9tait pas sa sp\u00e9cialit\u00e9, mais il savait que, partout o\u00f9 il y avait de l\u2019\u00e9lectricit\u00e9, on trouvait ces fameuses ondes. Or, les explorateurs avaient amen\u00e9 des batteries avec eux. Des batteries tr\u00e8s puissantes.<\/p>\n<p>\u2014 J\u2019ai une id\u00e9e\u00a0! d\u00e9clara-t-il, enthousiaste.<\/p>\n<p>On allait voir si un technicien n\u2019\u00e9tait pas utile lors d\u2019un premier contact avec des extraterrestres\u00a0!<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>.<\/strong><\/p>\n<p>Yghouna contemplait, constern\u00e9, les statistiques. Leurs chances de succ\u00e8s avaient cess\u00e9 de progresser. Ils avaient r\u00e9ussi \u00e0 capter l\u2019attention des Terriens, un pas \u00e9norme dans leur entreprise. Mais \u00e0 pr\u00e9sent les explorateurs ne r\u00e9agissaient pas comme les trois <em>siffleurs<\/em> s\u2019y attendaient. Plut\u00f4t que de venir se mettre \u00e0 l\u2019abri du <em>bushh<\/em> avec eux, ils tournaient autour du champ, s\u2019affairaient, s\u2019agitaient, tout en prenant bien soin de rester \u00e9loign\u00e9s. Comme Za\u00efdel avait mis bien trop d\u2019\u00e9nergie dans l\u2019\u00e9mission de la premi\u00e8re phrase, il ne pouvait plus se rendre audible par-dessus la temp\u00eate. Ordrisk, fid\u00e8le \u00e0 lui-m\u00eame, l\u00e2cha avec consternation\u00a0:<\/p>\n<p>\u2014 Comment une esp\u00e8ce aussi incoh\u00e9rente peut-elle sauver les cr\u00e9ateurs<em>\u00a0<\/em>? A peine arriv\u00e9s, ils voulaient tout faire sauter. Quelques jours plus tard, ils se laissent prendre par le <em>bushh<\/em>. Et quand on leur propose une protection, ils tournent autour sans franchir le pas. Je ne comprends pas.<\/p>\n<p>Za\u00efdel pourtant avait repris confiance. Yghouna supposa que cela \u00e9tait li\u00e9 aux \u00e9motions d\u00e9gag\u00e9es par les humains\u00a0: seul son confr\u00e8re y \u00e9tait sensible. Il avait ainsi acc\u00e8s \u00e0 des donn\u00e9es que les autres ne percevaient pas.<\/p>\n<p>\u2014 Je distingue beaucoup de tension, expliqua <em>l\u2019\u00e9motionnel<\/em>, de perplexit\u00e9, de frustration. Il y a aussi de la joie, de la curiosit\u00e9, de l\u2019admiration, et beaucoup d\u2019impatience. Nous avons g\u00e9n\u00e9r\u00e9 chez nos h\u00f4tes un d\u00e9ferlement int\u00e9rieur qui perturbe forc\u00e9ment leur sens pragmatique. Laissons-leur un peu de temps pour se remettre en accord avec eux-m\u00eames.<\/p>\n<p>\u2014 Un peu de temps\u00a0! s\u2019exclama Ordrisk. Ils vont vite, tr\u00e8s vite. Mais nos r\u00e9serves s\u2019\u00e9puisent encore plus vite. Maintenir le champ et raisonner \u00e0 leur vitesse n\u00e9cessite une quantit\u00e9 ph\u00e9nom\u00e9nale d\u2019\u00e9nergie. Nous allons bient\u00f4t en manquer. Et si nous tombons en rade avant d\u2019avoir pu leur parler\u00a0?<\/p>\n<p>Ordrisk avait parfaitement r\u00e9sum\u00e9 la pens\u00e9e d\u2019Yghouna. M\u00eame constitution, m\u00eame fonction, m\u00eame raisonnement. Certes, les milliers de cycles solaires pass\u00e9s depuis l\u2019h\u00e9catombe avait fini par cr\u00e9er des divergences entre les deux <em>siffleurs<\/em> techniques\u00a0: Ordrisk se montrait plus v\u00e9h\u00e9ment, anim\u00e9\u2026 voir pessimiste. Yghouna, plus pos\u00e9, gardait de son ancienne vie le r\u00e9flexe de r\u00e9fl\u00e9chir avant d\u2019\u00e9mettre une opinion. Les si\u00e8cles aidant, ils d\u00e9veloppaient chacun une personnalit\u00e9 diff\u00e9rente. Qu\u2019en auraient pens\u00e9 les cr\u00e9ateurs\u00a0?<\/p>\n<p>L\u2019optimisme de Za\u00efdel ne prit pas ombrage de la r\u00e9flexion d\u2019Ordrisk.<\/p>\n<p>\u2014 Ils attendront la prochaine \u00e9ruption solaire, affirma-t-il, s\u00fbr de lui. Ils comprendront vite que nos batteries n\u00e9cessitent l\u2019\u00e9nergie apport\u00e9e par les temp\u00eates stellaires.<\/p>\n<p>\u2014 Ne les confonds pas avec les cr\u00e9ateurs, r\u00e9torqua Ordrisk, toujours dubitatif. Ce n\u2019est pas parce qu\u2019ils ont des \u00e9motions qu\u2019ils sont aussi intelligents. Ce n\u2019est pas la m\u00eame chose. Ils sont si diff\u00e9rents\u00a0!<\/p>\n<p>Soudainement, une \u00e9trange sensation figea les trois <em>siffleurs<\/em>. Un l\u00e9ger vertige, un arr\u00eat de quelques nanosecondes de leurs vibrations. Puis tout redevint normal. Ou du moins, presque tout. Quelque chose avait chang\u00e9 \u2013 comme si, sans qu\u2019ils l\u2019aient d\u00e9cid\u00e9, leurs corps ralentissaient. Une entrave, l\u00e9g\u00e8re mais pr\u00e9sente. Une perturbation de leur champ magn\u00e9tique.<\/p>\n<p>Yghouna n\u2019eu pas le temps de s\u2019appesantir l\u00e0-dessus. En face, les silhouettes humaines se faisaient plus pr\u00e9cises \u2013 ce qui, dans sa vision infrarouge, signifiait plus denses et plus chaudes. D\u2019\u00e9normes bulbes \u00e0 cinq excroissances, parcourues de milliards d\u2019\u00e9toiles qui se concentraient dans l\u2019une de ces protub\u00e9rance \u2013 la plus haute, une \u00e9trange sph\u00e8re emplie ces signaux \u00e9lectriques qui caract\u00e9risaient aussi les cr\u00e9ateurs. Ce point mis \u00e0 part, songea Yghouna, ils \u00e9taient bien diff\u00e9rents. Les terriens \u00e9taient beaucoup, beaucoup plus grands, semblant presque voler au-dessus du sol dans leur position verticale. Leur corps manquait d\u2019\u00e9paisseur, leurs membres \u00e9taient tous align\u00e9s sur un m\u00eame plan, la pompe qui r\u00e9gulait la circulation de leurs fluides maladroitement pos\u00e9e trop haut sur le c\u00f4t\u00e9 droit de leur anatomie. Tout ceci donnait \u00e0 Yghouna une d\u00e9sagr\u00e9able sensation de travail mal fini, de cr\u00e9ature amput\u00e9e et maladive. Bien s\u00fbr, il savait qu\u2019il n\u2019en n\u2019\u00e9tait rien, et les humains avaient prouv\u00e9, depuis leur atterrissage sur la plan\u00e8te, qu\u2019ils repr\u00e9sentaient bien une forme de conscience <em>\u00e9motionnelle<\/em>, digne h\u00e9riti\u00e8re des cr\u00e9ateurs. Bien s\u00fbr, le lien \u00e9tait trop lointain pour que les hommes ressemblent point par point aux antiques habitants de Terra Nova. Les cr\u00e9ateurs avaient envoy\u00e9 un peu de mat\u00e9riel biologique dans l\u2019espace, presque au hasard. Rien de plus. Cela remontait \u00e0 si longtemps \u2013 des millions de cycles stellaires. Les chances de succ\u00e8s \u00e9taient si fines. La pr\u00e9sence aujourd\u2019hui des hommes, \u00e0 quelques pas d\u2019eux, la chance qu\u2019ils repr\u00e9sentaient pour le <em>flux<\/em> d\u00e9passait de loin leur apparence. Peu importait leur support physique \u2013 il n\u2019\u00e9tait que la cons\u00e9quence de l\u2019environnement de leur propre plan\u00e8te. Magn\u00e9tisme, gravit\u00e9, atmosph\u00e8re, \u00e9toile, les diff\u00e9rences avec Terra Nova expliquaient leur excentricit\u00e9. Sans cons\u00e9quence\u00a0: seule la conscience \u00e9tait importante. Yghouna prit une d\u00e9cision :<\/p>\n<p>\u2014 Ton g\u00e9n\u00e9rateur d\u2019ondes sonores est toujours op\u00e9rationnel \u00e0 courte distance\u00a0? demanda-t-il \u00e0 Za\u00efdel. L\u2019heure est venue de transmettre notre mission.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>.<\/strong><\/p>\n<p>Hateya sourit. Avec une batterie et un bout de\u2026 \u2013 de quoi au fait\u00a0? Elle n\u2019aurait su le dire, et au vu des circonstances, n\u2019en n\u2019avait cure \u2013 Corey avait fabriqu\u00e9 en un temps record un r\u00e9pulsif \u00e0 temp\u00eate. Le champ \u00e9lectrique g\u00e9n\u00e9r\u00e9 par sa machine compensait celui des extraterrestres, et elle pouvait d\u00e9sormais s\u2019approcher d\u2019eux sans perturber son exosquelette. L\u00e9a la suivait. La jeune femme avait convaincu en quelques mots sa capitaine\u00a0: son domaine d\u2019expertise incluait aussi l\u2019anthropologie. Des comp\u00e9tences que tous poss\u00e9daient, c\u2019\u00e9tait celle qui se rapprochait le plus de la diplomatie. Sorbier ne s\u2019\u00e9tait pas fait prier pour c\u00e9der sa place, bien content de rester en arri\u00e8re en compagnie d\u2019Oslan et Corey. La capitaine avait raison. Ne pas prendre l\u2019avantage num\u00e9raire sur les cr\u00e9atures qu\u2019ils avaient en face \u00e9tait une \u00e9vidence diplomatique.<\/p>\n<p>Hateya se pla\u00e7a face aux aliens impassibles. Elle ouvrit les bras.<\/p>\n<p>\u2014 Merci pour votre accueil, articula-t-elle avec soin, afin d\u2019\u00eatre compr\u00e9hensible dans le haut-parleur que lui avait donn\u00e9 Corey \u2013 un vieux m\u00e9gaphone extirp\u00e9 du fourbi que le technicien tra\u00eenait partout avec lui. Hateya jura de ne plus jamais r\u00e9duire la taille de ses valises lors des exp\u00e9ditions.<\/p>\n<p>L\u00e9a contempla ses interlocuteurs, les yeux grands ouverts, un sourire flottant sur les l\u00e8vres. Etrangement, elle ne ressentait ni peur ni appr\u00e9hension \u2013 dans de telles conditions, cela aurait \u00e9t\u00e9 bien humain. Seules scintillaient en elle la curiosit\u00e9 et la joie de la d\u00e9couverte. Elle s\u2019\u00e9tonnait de se d\u00e9couvrir aussi exalt\u00e9e. Apr\u00e8s son \u00e9chec avec les <em>bestioles<\/em> que Sorbier avait ramen\u00e9, elle allait peut-\u00eatre pouvoir comprendre comment ces \u00eatres fonctionnaient. Les trois \u00ab\u00a0autochtones\u00a0\u00bb \u00e9taient visiblement faits du m\u00eame bois : m\u00eame couleur, m\u00eame surface lisse, g\u00e9om\u00e9trique, en trois dimensions. Le mouvement leur manquait, mais si la capitaine disait vrai, ils \u00e9taient capables de parler. Parler\u00a0! Emettre des ondes sonores, communiquer, apprendre leur langue, la restituer, donner du sens, ma\u00eetriser des fonctions cognitives complexes\u2026 Si les aliens \u00e9taient dou\u00e9s d\u2019intelligence, s\u2019ils parvenaient \u00e0 se comprendre, avec un peu de chance ils seraient capables de s\u2019expliquer.<\/p>\n<p>Hateya s\u2019arr\u00eata \u00e0 quelques pas des cr\u00e9atures. De pr\u00e8s, ils \u00e9taient fid\u00e8les \u00e0 l\u2019image qu\u2019elle en avait eu d\u00e8s le premier instant\u00a0: des objets g\u00e9om\u00e9triques parfaitement lisses, comme taill\u00e9s dans un marbre anthracite. Elle pouvait presque distinguer son propre reflet sur leurs parois. N\u2019aurait-elle pas entendu leur appel, qu\u2019elle aurait dout\u00e9 avoir des \u00eatres intelligents face \u00e0 elle. Mais elle ne parvenait pas \u00e0 oublier la voix dans la temp\u00eate\u2026<\/p>\n<p>\u2014 Je m\u2019appelle Hateya, \u00e9non\u00e7a-t-elle clairement. Je viens de la Terre, une plan\u00e8te tr\u00e8s lointaine.<\/p>\n<p>Elle attendit, \u00e0 nouveau. Au-dessus de sa t\u00eate, la temp\u00eate glissait sur le champ magn\u00e9tique dans un chuintement \u00e9touff\u00e9. Son oreille distinguait \u00e9galement un l\u00e9ger sifflement, semblable \u00e0 celui qui l\u2019avait tir\u00e9 du module. Il venait des extraterrestres, elle l\u2019aurait jur\u00e9. Elle appr\u00e9cia la beaut\u00e9 \u00e9trange de cet instant suspendu.<\/p>\n<p>L\u00e9a, de son c\u00f4t\u00e9, sursauta de surprise lorsque la voix m\u00e9canique, aigue, s\u2019\u00e9leva une nouvelle fois.<\/p>\n<p>\u2014 Je suis Za\u00efdel, pronon\u00e7a la voix. Je viens de notre plan\u00e8te <em>Sssshridiiiiiii<\/em>.<\/p>\n<p>La phrase se termina dans un sifflement \u00e9trange, presque harmonieux au regard des paroles monocordes pr\u00e9c\u00e9dentes. Etait-ce le nom de la plan\u00e8te, \u00e9tait-ce la marque d\u2019une exclamation, d\u2019une interrogation, \u00e9tait-ce simplement une respiration\u00a0? Ne distinguant aucun mouvement chez leurs \u00e9tranges interlocuteurs, Hateya ignorait m\u00eame quelle cr\u00e9ature avait parl\u00e9 \u2013 ou quelle partie de la cr\u00e9ature, car apr\u00e8s tout, les trois figures ne formaient peut-\u00eatre qu\u2019une unique entit\u00e9. Hateya reprit :<\/p>\n<p>\u2014 Avec moi, L\u00e9a, une terrienne comme moi. Puis Oslan, Adrien, Corey. Nous venons tous de la Terre.<\/p>\n<p>\u2014 Vous avez des <em>\u00e9motions<\/em>, remarqua la voix.<\/p>\n<p>Hateya tiqua. En pr\u00e9sentant son \u00e9quipe, elle esp\u00e9rait que la voix lui explique qui se tenait face \u00e0 elle. Peut-\u00eatre n\u2019avait-elle pas compris.<\/p>\n<p>Le timbre clair de L\u00e9a parvint \u00e0 la capitaine au travers de l\u2019intercom\u2019.<\/p>\n<p>\u2014 Red\u00e9fini avec lui une \u00e9motion, conseilla la biologiste. Ils parlent notre langue, mais nous devons nous assurer qu\u2019ils comprennent vraiment le sens des mots. L\u2019\u00e9motion sous-entend la conscience, nous devons d\u00e9terminer \u00e0 quel degr\u00e9 ils se situent.<\/p>\n<p>Hateya opina, r\u00e9fl\u00e9chi quelques instants avant de r\u00e9pondre :<\/p>\n<p>\u2014 Oui. Nous \u00e9prouvons de la peur quand nous sommes en danger. De la tristesse quand l\u2019un de nous dispara\u00eet. De la joie quand nous sommes heureux. Du d\u00e9sir lorsque nous voulons accomplir quelque chose. Est-ce la m\u00eame chose pour vous\u00a0?<\/p>\n<p>\u2014 J\u2019ai \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9 pour comprendre les \u00e9motions. Je ne ressens pas les \u00e9motions. Le <em>flux<\/em> ressent les \u00e9motions.<\/p>\n<p>Hateya jeta rapidement un coup d\u2019\u0153il \u00e0 L\u00e9a\u00a0: derri\u00e8re sa visi\u00e8re, la biologiste faisait des yeux ronds. Hateya poursuivit :<\/p>\n<p>\u2014 Qui vous a cr\u00e9\u00e9\u00a0?<\/p>\n<p>\u2014 Dans votre langue, nous les appellerions les cr\u00e9ateurs.<\/p>\n<p>L\u00e9a n\u2019\u00e9tait pas satisfaite de la r\u00e9ponse\u00a0:<\/p>\n<p>\u2014 Il faut leur demander une description par analogie, revenir \u00e0 des notions plus simples\u00a0: leurs cr\u00e9ateurs \u00e9taient-ils comme nous, des \u00eatres biologiques faits de cellules\u00a0?<\/p>\n<p>Corey profita de l\u2019occasion pour intervenir\u00a0:<\/p>\n<p>\u2014 Si quelqu\u2019un ou quelque chose les a cr\u00e9\u00e9, ce sont donc\u2026 des machines\u00a0?<\/p>\n<p>Hateya haussa les sourcils, amus\u00e9e \u2013 il n\u2019y avait bien que Corey pour s\u2019enflammer davantage pour des machines que pour des \u00eatres vivants. Quoiqu\u2019il en soit, la capitaine avait besoin d\u2019un peu de concentration. Elle recadra son \u00e9quipe\u00a0:<\/p>\n<p>\u2014 Notez vos questions dans vos <em>notepad<\/em> et on en rediscutera apr\u00e8s. On ne va pas avoir toutes nos r\u00e9ponses en moins de deux minutes. Laissez-moi conduire l\u2019entretien sereinement.<\/p>\n<p>Elle reporta son attention sur les trois cr\u00e9atures. Elle aussi avait milles questions \u00e0 leur poser\u00a0: comment choisir la plus pertinente\u00a0? La moins d\u00e9stabilisante\u00a0? Son interlocuteur pouvait-il changer facilement de sujet\u00a0? Avait-il des codes propres \u00e0 ne pas bousculer ? Tous les protocoles, tous les guides de Premier Contact \u00e9labor\u00e9s par l\u2019humanit\u00e9, toutes les r\u00e9flexions des th\u00e9oriciens lui sembl\u00e8rent soudain profond\u00e9ment inad\u00e9quates, face \u00e0 cette intelligence inconnue. Elle regrettait les protocoles de pr\u00e9l\u00e8vement de cellules, souches et autres bact\u00e9ries primitives\u00a0: ils n\u2019\u00e9taient au final pas si complexes en regard d\u2019une premi\u00e8re conversation inter-esp\u00e8ce. Elle continua donc de suivre son instinct.<\/p>\n<p>\u2014 Pourquoi vos cr\u00e9ateurs vous ont-ils fabriqu\u00e9 ?<\/p>\n<p>\u2014 Nos cr\u00e9ateurs nous ont fabriqu\u00e9s pour les aider \u00e0 vivre. Yghouna et Ordrisks \u00e9taient des <em>sssshihhhh<\/em>.<\/p>\n<p>Hateya per\u00e7u de nouveau cet \u00e9trange sifflement auquel elle \u00e9tait bien incapable de donner une signification \u2013 sinon qu\u2019il s\u2019agissait bien d\u2019un mot. La voix m\u00e9tallique avait-elle sentit son d\u00e9sarroi\u00a0? En tout cas, elle se reprit aussit\u00f4t\u00a0:<\/p>\n<p>\u2014 Dans votre langue, vous diriez des <em>siffleurs.<\/em> Les cr\u00e9ateurs nous ont nomm\u00e9s d\u2019apr\u00e8s le bruit que nos composants magn\u00e9tiques produisent. Yghouna et Ordrisks \u00e9taient des <em>siffleurs<\/em> techniques, qui nettoyaient l\u2019atmosph\u00e8re gr\u00e2ce \u00e0 leur c\u0153ur de palladium, pour que les cr\u00e9ateurs puissent respirer. Moi, j\u2019\u00e9tais un <em>siffleur \u00e9motionnel<\/em>, mon r\u00f4le \u00e9tait d\u2019accompagner les cr\u00e9ateurs dans leur cycle.<\/p>\n<p>La longue tirade rassura Hateya et L\u00e9a sur un point. Les cr\u00e9atures \u2013 puisqu\u2019elles \u00e9taient donc plusieurs \u2013 \u00e9taient capables d\u2019aligner plus de trois mots \u00e0 la fois. Bien entendu, leur manque d\u2019intonation et leur timbre m\u00e9tallique n\u2019\u00e9taient pas tr\u00e8s agr\u00e9able \u00e0 l\u2019oreille. Mais ces d\u00e9tails n\u2019avaient aucune importance. Les Sourciers avaient la chance inou\u00efe de rencontrer une forme de vie intelligente qui <em>parlait leur langue<\/em>. Un seul point chiffonnait la capitaine\u00a0: les aliens ne posaient aucune question, se contentaient de r\u00e9pondre \u00e0 celles des humains. Connaissait-il d\u00e9j\u00e0 tout d\u2019eux\u00a0? Ou n\u2019accordaient-ils pas d\u2019importance \u00e0 ce sujet\u00a0? Pour le moment, la capitaine se concentra sur l\u2019avantage que cela lui conf\u00e9rait\u00a0: elle avait plus de latitude pour les interroger. Elle poursuivit :<\/p>\n<p>\u2014 Vous avez dit qu\u2019ici se trouvaient nos anc\u00eatres \u00e0 nous, humains. Vos cr\u00e9ateurs nous ressemblaient-ils ?<\/p>\n<p>\u2014 Les cr\u00e9ateurs avaient le m\u00eame <em>sshihhisss <\/em>que vous.<\/p>\n<p>Un silence suivi la d\u00e9claration. L\u2019absence de visage, de structure corporelle, de mouvement visible chez les trois cr\u00e9atures \u00e9tait tr\u00e8s d\u00e9routante. Hateya ne savait interpr\u00e9ter le silence\u00a0: son interlocuteur cherchait-il un mot pour continuer\u00a0? Avait-il tout dit\u00a0? Devait-elle le relancer\u00a0? Elle n\u2019en n\u2019eut pas besoin\u00a0: la voix, toujours aussi artificielle et monocorde, reprit.<\/p>\n<p>\u2014 Je ne sais pas quel mot employer dans votre langue.<\/p>\n<p>\u2014 Pouvez-vous me d\u00e9crire ce \u00e0 quoi vous faites r\u00e9f\u00e9rence\u00a0?<\/p>\n<p>\u2014 Aux \u00e9tincelles qui portent votre intelligence et ordonnent \u00e0 votre biologie.<\/p>\n<p>Des \u00e9tincelles, de la biologie\u00a0? Hateya ne voyait pas o\u00f9 l\u2019\u00eatre voulait en venir. Heureusement, L\u00e9a, elle, saisit la balle au bond :<\/p>\n<p>\u2014 Il parle de l\u2019influx nerveux, je pense. Tout ce qui g\u00e8re nos r\u00e9flexes, nos mouvements, notre pens\u00e9e, ce sont des signaux bio\u00e9lectriques qui transitent via les neurones. Ca ne fait pas d\u2019\u00e9tincelle, mais je suis s\u00fbre qu\u2019il parle de \u00e7a. Qui dit neurone dit cellule\u00a0!<\/p>\n<p>Hateya acquies\u00e7a\u00a0: les cr\u00e9atures qu\u2019elles avaient en face \u00e9taient donc bien des machines construites par des aliens ayant d\u00e9velopp\u00e9 un syst\u00e8me nerveux complexe \u2013 autant voir plus que celui des humains. Des robots en somme. Mais qu\u2019\u00e9taient devenus ces fameux cr\u00e9ateurs ?<\/p>\n<p>\u2014 Le mot que vous cherchez est \u00ab\u00a0neurone\u00a0\u00bb, expliqua Hateya via le m\u00e9gaphone. Vos cr\u00e9ateurs avaient des neurones comme nous\u00a0: un syst\u00e8me de cellules qui communiquent aux autres via des \u00e9tincelles \u00e9lectriques. Mais o\u00f9 sont vos cr\u00e9ateurs\u00a0? Nous aimerions les rencontrer.<\/p>\n<p>Un nouveau silence. La voix de Sorbier, exasp\u00e9r\u00e9, retentit dans les intercoms. Hateya l\u2019avait presque oubli\u00e9, celui-l\u00e0.<\/p>\n<p>\u2014 On est pas sortit de l\u2019auberge avec ces zigues\u00a0! Ce ne sont que de vieilles machines qui tournent \u00e0 vide. C\u2019est \u00e9vident qu\u2019il n\u2019y a plus une seule trace de vie sur cette plan\u00e8te\u00a0!<\/p>\n<p>Hateya n\u2019eut pas le temps de le remettre \u00e0 sa place. La voix m\u00e9canique de Za\u00efdel se fit de nouveau entendre.<\/p>\n<p>\u2014 Nos cr\u00e9ateurs avaient calcul\u00e9 que leur support biologique allait dispara\u00eetre. Ils ont fabriqu\u00e9 des \u00eatres comme nous pour y d\u00e9poser leur <em>neurone<\/em>. Plus les vents solaires arrivaient, plus la vie disparaissait, mais plus nous \u00e9tions forts, nous les <em>siffleurs<\/em>. Quand au dernier jour de l\u2019H\u00e9catombe, il n\u2019y a plus eu de vie sur notre plan\u00e8te, nos cr\u00e9ateurs sont rest\u00e9s prisonniers du <em>flux<\/em>.<\/p>\n<p>Hateya sentit ses \u00e9paules s\u2019alourdir, son dos se courber, comme si la forte gravit\u00e9 de la plan\u00e8te reprenait ses droits. L\u2019euphorie des premi\u00e8res paroles \u00e9tait pass\u00e9e. La discussion avait entam\u00e9 ses forces. Elle avait beau ne pas tout comprendre dans les r\u00e9ponses de Za\u00efdel, une chose au moins \u00e9tait claire. La vie n\u2019existait plus sur Terra Nova 56.<\/p>\n<p>Une l\u00e9g\u00e8re pression sur son bras la sortit de ces sombres pens\u00e9es. F\u00e9brile, L\u00e9a s\u2019\u00e9tait rapproch\u00e9e d\u2019elle\u00a0:<\/p>\n<p>\u2014 Capitaine\u2026Tout \u00e7a me rappelle quelque chose. J\u2019ai \u00e9tudi\u00e9 les th\u00e9ories robotiques anciennes, vous savez, en plus de la biologie. Bien avant l\u2019Exode, des scientifiques de notre Terre \u00e9taient convaincus qu\u2019on pouvait t\u00e9l\u00e9charger la conscience humaine dans des corps m\u00e9caniques, et ainsi gagner l\u2019immortalit\u00e9. Eux n\u2019ont jamais r\u00e9ussi mais\u2026 si les extraterrestres l\u2019avaient fait\u00a0? S\u2019ils avaient transf\u00e9r\u00e9 toutes leurs connaissances, leurs souvenirs, leurs identit\u00e9s dans des structures non biologiques, intemporelles\u00a0?<\/p>\n<p>La lumi\u00e8re se fit enfin dans l\u2019esprit de la capitaine. Cette \u00e9trange <em>chose<\/em> qu\u2019ils avaient rencontr\u00e9e, ce conglom\u00e9rat de minuscules structures m\u00e9talliques, capable de r\u00e9agir comme une seule entit\u00e9 et de les bombarder d\u2019\u00e9motions\u2026 Pour en \u00eatre s\u00fbre, elle posa la question\u00a0:<\/p>\n<p>\u2014 Qu\u2019est-ce que le <em>flux\u00a0<\/em>?<\/p>\n<p>\u2014 Vous l\u2019avez rencontr\u00e9 il y a cinq nuits. C\u2019est le seul t\u00e9moin des cr\u00e9ateurs. Il vous attend depuis trois cent cinquante millions d\u2019ann\u00e9es.<\/p>\n<p>Hateya ne put masquer sa surprise.<\/p>\n<p>\u2014 Il nous attend\u00a0?<\/p>\n<p>La r\u00e9ponse devait \u00eatre pr\u00e9par\u00e9e, car la voix m\u00e9canique retentit aussit\u00f4t, d\u00e9bitant rapidement une suite de phrases complexes.<\/p>\n<p>\u2014 Quand les cr\u00e9ateurs ont compris que les caprices de notre \u00e9toile tueraient toute trace de vie ici, ils ont envoy\u00e9 vers d\u2019autres plan\u00e8tes les \u00e9l\u00e9ments indispensables pour que la vie \u00e9close ailleurs. Ils avaient pr\u00e9dit que d\u2019autres intelligences viendraient les sauver.<\/p>\n<p>Hateya avait l\u2019impression que le sol se d\u00e9robait sous ses pieds. La t\u00eate lui tournait. La situation prenait un tour qu\u2019elle n\u2019aurait jamais imagin\u00e9. Les Sourciers n\u2019avaient pas pr\u00e9vu de sauvetage au programme. Enfin si. Celui de l\u2019Humanit\u00e9. Visiblement, les hommes n\u2019\u00e9taient pas les seuls \u00e0 lutter pour survivre.<\/p>\n<p>\u2014 Les sauver\u00a0? reprit-elle. Pouvez-vous \u00eatre plus clair\u00a0?<\/p>\n<p>A nouveau, la r\u00e9ponse fusa. Peut-\u00eatre Za\u00efdel prenait-il de l\u2019assurance dans la ma\u00eetrise du langage humain.<\/p>\n<p>\u2014 Le <em>flux<\/em> n\u2019est plus que l\u2019ombre des cr\u00e9ateurs. Avant, lorsqu\u2019un cr\u00e9ateur sentait l\u2019<em>appel<\/em>, son enveloppe biologique disparaissait, et sa conscience renaissait dans un nouveau corps, neuf et vierge. Depuis que la vie a disparu, les consciences des cr\u00e9ateurs sont bloqu\u00e9es dans le <em>flux<\/em>. Elles ont besoin de s\u2019incarner pour grandir \u00e0 nouveau.<\/p>\n<p>Hateya n\u2019eu pas le temps de dig\u00e9rer ces informations\u00a0: L\u00e9a resserrait sa poigne sur son bras.<\/p>\n<p>\u2014 Il parle de r\u00e9incarnation, capitaine. Il s\u2019agit d\u2019une croyance qui prend racine dans notre incapacit\u00e9 \u00e0 accepter que notre \u00e2me, qui est la quintessence de notre personnalit\u00e9 et de notre conscience, disparaisse tout simplement \u00e0 notre mort. Rien n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 prouv\u00e9, au contraire. Ce mode de pens\u00e9e induit que la population soit stable, comme l\u2019\u00e9nergie \u2013 rien ne se perd, tout se conserve. Hors, cela n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 le fonctionnement de l\u2019Humanit\u00e9.<\/p>\n<p>L\u00e9a darda un regard sombre sur leurs interlocuteurs. Etait-elle d\u00e9\u00e7ue, perplexe, m\u00e9fiante\u00a0? Hateya n\u2019aurait su dire. La r\u00e9action de la jeune femme la surprenait.<\/p>\n<p>\u2014 Nous avons en face de nous des machines \u2013 des robots, reprit-elle, une pointe de d\u00e9dain dans la voix. Ils n\u2019ont donc aucune conscience propre de la r\u00e9alit\u00e9\u00a0: ils vont faire et dire ce que leurs cr\u00e9ateurs leur ont inculqu\u00e9. Nous devons mener nos propres exp\u00e9riences et rester objectifs, sans nous mettre en danger.<\/p>\n<p>Hateya posa une main rassurante sur l\u2019\u00e9paule de L\u00e9a.<\/p>\n<p>\u2014 Ne t\u2019inqui\u00e8te pas. Pour le moment, nos h\u00f4tes n\u2019ont manifest\u00e9 aucune mauvaise intention.<\/p>\n<p>La biologiste faillit s\u2019\u00e9trangler.<\/p>\n<p>\u2014 Aucune mauvaise intention\u00a0? Nous avons ce qu\u2019ils n\u2019ont plus, Capitaine. Nous avons un corps fait de cellules, autonomes et capables de se multiplier. Et d\u2019apr\u00e8s ce que je comprends, c\u2019est ce qu\u2019ils cherchent pour ressusciter leurs fameux cr\u00e9ateurs.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>\u2026<\/strong><\/p>\n<p>Quatre jours apr\u00e8s avoir rencontr\u00e9 les siffleurs, Hateya marchait, minuscule silhouette perdue sur la plaine turquoise de Terra Nova. La temp\u00eate venait tout juste de retomber, aussi brutalement qu\u2019elle \u00e9tait apparue, rendant \u00e0 la plan\u00e8te son ambiance pourpre et apais\u00e9e.<\/p>\n<p>Seule au pied des montagnes, la capitaine aurait aim\u00e9 pouvoir enlever sa combinaison, lib\u00e9rer ses sensations, communier avec Terra Nova.\u00a0 Sentir les asp\u00e9rit\u00e9s de la roche turquoise sous ses pieds. La douceur du vent sur son visage. L\u2019arri\u00e8re-go\u00fbt sucr\u00e9 de l\u2019air dans sa gorge. Mais l\u2019atmosph\u00e8re \u00e9tait encore trop charg\u00e9e en dioxyde de carbone pour ses poumons de terrienne.<\/p>\n<p>Avant de tomber en l\u00e9thargie, les <em>siffleurs<\/em> leur avaient livr\u00e9 par brides l\u2019histoire de Terra Nova. De ce puzzle incomplet, les explorateurs avaient, \u00e0 force d\u2019analyses et de d\u00e9ductions, reconstitu\u00e9 une trame plausible. Une histoire bien plus ancienne que celle de la Terre. Une fatalit\u00e9 implacable qui leur avait fait froid dans le dos.<\/p>\n<p>Terra Nova. De Terre Nouvelle, elle devenait Terre Antique. Pouvait-elle \u00eatre une Terre de Renaissance\u00a0?<\/p>\n<p>Les explorateurs l\u2019avaient compris\u00a0: ce qui avait fait la force de Terra Nova lui avait co\u00fbt\u00e9 la vie. Proche de son \u00e9toile, Pi268, elle avait pu profiter de sa chaleur. Comme sur la Premi\u00e8re Terre, la tectonique des plaques avait charg\u00e9 l\u2019atmosph\u00e8re en dioxyde de carbone, lib\u00e9r\u00e9 l\u2019eau, qui s\u2019\u00e9tait alors condens\u00e9e en d\u2019immenses oc\u00e9ans. Les traces de fossiles trouv\u00e9s par L\u00e9a corroboraient le discours des <em>siffleurs<\/em>\u00a0: la vie avait jadis colonis\u00e9 la plan\u00e8te. Des v\u00e9g\u00e9taux avaient charg\u00e9 l\u2019atmosph\u00e8re d\u2019oxyg\u00e8ne, les organismes s\u2019\u00e9taient d\u00e9velopp\u00e9s, la conscience avait \u00e9merg\u00e9. Za\u00efdel ne s\u2019\u00e9tait pas appesanti sur la description physique des habitants, mais ils avaient atteint un niveau technologique \u00e9gal \u00e0 celui de l\u2019humanit\u00e9, exploit\u00e9 l\u2019\u00e9nergie fournie par l\u2019instabilit\u00e9 du p\u00f4le magn\u00e9tique de la plan\u00e8te, et cr\u00e9\u00e9 des robots immortels.<\/p>\n<p>Hateya maintenait un pas r\u00e9gulier et assur\u00e9. Aid\u00e9e par son exosquelette, la marche n\u2019\u00e9tait pas difficile. Elle avait tenu \u00e0 profiter une derni\u00e8re fois de ce privil\u00e8ge de Sourcier\u00a0: avancer sous le soleil, droit devant, toujours. Ici, pas de sas, pas de passerelle, pas de porte ferm\u00e9e, de pi\u00e8ce exig\u00fce. Aucune limite.<\/p>\n<p>Marcher lib\u00e9rait l\u2019esprit. Celui de la capitaine vagabondait sur les r\u00e9v\u00e9lations des derniers jours. Elle songeait que la vie \u00e9tait bien peu de chose au regard de l\u2019immensit\u00e9 de l\u2019univers. Avant m\u00eame\u00a0 d\u2019errer au hasard du vide interstellaire, soumis aux dures lois des astres, les hommes en avaient d\u00e9j\u00e0 conscience. Comment ne pas se sentir minuscule face aux milliards d\u2019ann\u00e9es lumi\u00e8res inaccessibles \u00e0 une vie, aux galaxies innombrables et au vide insondable dont \u00e9tait fait le monde\u00a0? L\u2019histoire de Terra Nova\u00a0 d\u00e9montrait avec une cruaut\u00e9 froide que la vie n\u2019\u00e9tait qu\u2019un accident vite oubli\u00e9 dans la danse des novas.<\/p>\n<p>L\u2019\u00e9toile de Terra Nova se levait, immense orbe qui, apr\u00e8s avoir triomph\u00e9 des montagnes, dominait la plaine de toute son aura. Hateya eut un regard attendri pour l\u2019astre. Pi268 n\u2019\u00e9tait pas tr\u00e8s lumineuse, compar\u00e9e au Soleil. Une naine rouge, que la capitaine pouvait, \u00e0 la faveur des filtres de son casque, regarder droit dans les yeux. M\u00eame si elle paraissait \u00e9norme vu de la plaine, elle n\u2019\u00e9tait, au sein de l\u2019univers, qu\u2019une minuscule \u00e9toile. Un soleil rouge palpitant d\u2019un amour na\u00eff. Un astre tr\u00e8s intime avec sa plan\u00e8te favorite. Car pour profiter de sa chaleur, Terra Nova \u00e9tait dix fois plus proche de son soleil que la Premi\u00e8re Terre. Dans le flot de ses pens\u00e9es, Hateya imaginait Pi268 embrasser son petit bijou, sa plan\u00e8te si unique. Un baiser qui avait sign\u00e9 la fin de toute forme de vie.<\/p>\n<p>Car, malgr\u00e9 toute la tendresse avec laquelle Hateya contemplait la naine, Pi268 n\u2019\u00e9tait pas rouge d\u2019un b\u00e9guin innocent. Pi268 \u00e9tait \u00e9carlate de passion, vermeil d\u2019ardeur, grenat de ferveur. Des milliards d\u2019ann\u00e9e plus t\u00f4t, elle \u00e9tait brutalement sortie de sa r\u00e9serve, couvrant la plan\u00e8te de funestes baisers. Les \u00e9ruptions solaires avaient bombard\u00e9 Terra Nova de rayons cosmiques et de tornades magn\u00e9tiques. Les vents avaient souffl\u00e9 si fort, qu\u2019une partie de l\u2019atmosph\u00e8re s\u2019\u00e9tait \u00e9chapp\u00e9e dans l\u2019univers, laissant la surface \u00e0 nu. Une v\u00e9ritable st\u00e9rilisation avait eu lieu\u00a0: priv\u00e9e du bouclier protecteur des gaz, la temp\u00e9rature avait grimp\u00e9 en fl\u00e8che, l\u2019eau s\u2019\u00e9tait \u00e9vapor\u00e9e et, rapidement, toute forme de vie avait succomb\u00e9.<\/p>\n<p>Hateya cligna des yeux. Une goutte de sueur glissa sur sa tempe. Son \u00e9quipement ne lui permettait pas de l\u2019essuyer d\u2019un revers de main \u2013 l\u2019exp\u00e9rience des ann\u00e9es n\u2019y faisait rien, c\u2019\u00e9tait toujours d\u00e9sagr\u00e9able. Elle n\u2019\u00e9tait plus habitu\u00e9e \u00e0 marcher aussi longtemps, m\u00eame avec une aide m\u00e9canique\u00a0: ses cuisses la Qu\u2019importe. Elle se sentait vivante.<\/p>\n<p>Au loin, elle distinguait l\u2019a\u00e9roglisseur immobile. Elle avait d\u00fb user de toute son autorit\u00e9 pour pouvoir partir. L\u00e9a n\u2019en d\u00e9mordait pas\u00a0: s\u2019exposer au <em>flux,<\/em> c\u2019\u00e9tait courir un grave danger. Si Sorbier ne s\u2019\u00e9tait pas montr\u00e9 difficile \u00e0 convaincre, Oslan et Corey s\u2019\u00e9taient rang\u00e9s \u00e0 l\u2019avis de la biologiste. Trop de risques. C\u2019est exactement pour cette raison qu\u2019Hateya voulait y aller seule.<\/p>\n<p>Contrairement aux humains, les extraterrestres n\u2019avaient pas colonis\u00e9 l\u2019espace. Leur source d\u2019\u00e9nergie d\u00e9pendait du p\u00f4le magn\u00e9tique de leur plan\u00e8te\u00a0: en-dehors de son influence, ils ne savaient que faire. Hateya \u00e9tait convaincue qu\u2019ils ne s\u2019\u00e9taient de toute fa\u00e7on jamais pr\u00e9occup\u00e9 de quitter leur plan\u00e8te. Son instinct lui \u00e9voquait une vie calme, une intelligence n\u2019ayant pas \u00e9prouv\u00e9 ce besoin de repousser les limites qu\u2019avait toujours eu l\u2019humanit\u00e9. Peut-\u00eatre parce qu\u2019ils vivaient en harmonie avec leur plan\u00e8te. Peut-\u00eatre parce qu\u2019ils se r\u00e9incarnaient.<\/p>\n<p>Quoiqu\u2019il en soit, \u00e0 l\u2019approche de la catastrophe, les extraterrestres avaient mis toutes leurs connaissances en commun pour construire un support d\u2019incarnation, qui leur permettrait de passer les \u00e2ges. Le <em>flux<\/em>. Comme il \u00e9tait bas\u00e9 sur l\u2019\u00e9nergie , ses milliers des composants n\u2019\u00e9taient soumis ni \u00e0 l\u2019\u00e9rosion, ni au vieillissement. Les \u00e9ruptions solaires, de par l\u2019\u00e9nergie qu\u2019elles d\u00e9gageaient, permettaient de le\u00a0 renforcer au cours des \u00e2ges. Comme Za\u00efdel et ses deux comp\u00e8res, le <em>flux<\/em> avait travers\u00e9 l\u2019Histoire.<\/p>\n<p>Alors qu\u2019Hateya avan\u00e7ait \u00e0 sa rencontre, les contours de l\u2019\u00e9norme nuage gris se pr\u00e9cisaient. Le <em>flux<\/em> avait repris la forme initiale dans laquelle les l\u2019avaient trouv\u00e9 plus d\u2019une semaine auparavant\u00a0: un \u00e9norme cumulo-nimbus qui roulait des m\u00e9caniques, tel un chat ronronnant d\u2019autosatisfaction dans son fauteuil. Hateya l\u2019observait, bienveillante. Voil\u00e0 des ann\u00e9es qu\u2019elle errait, de plan\u00e8te en plan\u00e8te, \u00e0 la recherche d\u2019un refuge, \u00e0 la qu\u00eate d\u2019une trace de vie. La sienne, de vie, avait contempl\u00e9 des centaines d\u2019\u00e9toiles, foul\u00e9 le sol d\u2019une dizaine de plan\u00e8tes, avec toujours au c\u0153ur la nostalgie des couleurs arc-en-ciel de la Terre. Quelques r\u00e9miniscences \u00a0et sensations enfantines qu\u2019elle avait ch\u00e9ries plus que tout.<\/p>\n<p>Elle savait si peu de choses sur le <em>flux\u00a0<\/em>! Qu\u2019importe, les <em>siffleurs<\/em> leur avaient donn\u00e9 la seule information qui comptait. Le <em>flux<\/em> \u00e9tait une conscience. Une intelligence. Un souvenir. L\u00e9a s\u2019\u00e9tait \u00e9vertu\u00e9e \u00e0 la convaincre du contraire \u2013 et certains de ses arguments \u00e9taient s\u00e9rieux. Plusieurs incoh\u00e9rences ponctuaient le discours des robots. Comment les extraterrestres avaient-ils pu envoyer du mat\u00e9riel biologique dans l\u2019espace, en-dehors du champ magn\u00e9tique de leur plan\u00e8te? Comment pouvaient-ils savoir que les explorateurs arriveraient un jour\u00a0? Et pourquoi les dates ne co\u00efncidaient-elles pas, entre leur pr\u00e9suppos\u00e9 envoi spatial et le d\u00e9but de la vie sur Terre\u00a0? Malheureusement, les <em>siffleurs <\/em>s\u2019\u00e9taient vite d\u00e9charg\u00e9s. Ils \u00e9taient retomb\u00e9s en l\u00e9thargie, juste apr\u00e8s avoir expliqu\u00e9 comment le bouleversement magn\u00e9tique li\u00e9 aux \u00e9ruptions solaires leur permettrait de revenir \u00e0 eux. Corey et Oslan avaient tent\u00e9 de g\u00e9n\u00e9rer un champ magn\u00e9tique capable de faire revenir les robots \u00e0 la vie. Sans succ\u00e8s.<\/p>\n<p>La fin de la temp\u00eate avait Leur stock de vivres avait fondu. Et selon le protocole de la Source, \u00e0 la suite d\u2019une d\u00e9couverte aussi inou\u00efe que la leur, ils \u00e9taient tenus d\u2019appeler des renforts. Hateya savait ce qu\u2019elle devait faire.<\/p>\n<p>Elle avait repouss\u00e9 l\u2019int\u00e9gralit\u00e9 des objections de L\u00e9a \u2013 m\u00eame si plusieurs \u00e9taient bien fond\u00e9es. Comment estimer l\u2019\u00e9tat psychique d\u2019une entit\u00e9 ayant surv\u00e9cu des centaines de millions d\u2019ann\u00e9es\u00a0? La d\u00e9ferlante d\u2019\u00e9motions qu\u2019ils avaient re\u00e7u \u00e0 leur premier contact n\u2019\u00e9tait-elle la preuve que le <em>flux<\/em> \u00e9tait devenu fou\u00a0?<\/p>\n<p>Mais Hateya avait pass\u00e9 sa vie \u00e0 chercher <em>quelque chose<\/em> dans l\u2019immensit\u00e9 de l\u2019univers. Le <em>flux<\/em> repr\u00e9sentait l\u2019unique trace d\u2019une civilisation ant\u00e9rieure. Qui sait ce qu\u2019il pouvait leur apprendre\u00a0? La capitaine \u00e9tait incapable de laisser passer une telle opportunit\u00e9. C\u2019\u00e9tait, pour elle, la derni\u00e8re chance d\u2019aboutir \u00e0 quelque chose, d\u2019aider l\u2019humanit\u00e9. Elle n\u2019aurait pas support\u00e9 de voir d\u2019autres \u00e9quipes mener sur Terra Nova des exp\u00e9riences auxquelles elle ne participerait plus. Aussi avait-elle impos\u00e9, avec une fermet\u00e9 inhabituelle, sa d\u00e9cision \u00e0 sa troupe.<\/p>\n<p>Elle avait pris toutes ses pr\u00e9cautions. Elle avait d\u00e9l\u00e9gu\u00e9 son autorit\u00e9 \u00e0 Corey, pour qu\u2019il puisse commander la navette retour. Etabli un protocole d\u2019identification pour que, suite \u00e0 sa rencontre avec le <em>flux<\/em>, elle ne r\u00e9int\u00e8gre l\u2019\u00e9quipage qu\u2019en pleine possession de ses moyens. Aucune entit\u00e9 extraterrestre ne devait s\u2019infiltrer au sein de la Flotte. Elle s\u2019\u00e9tait lanc\u00e9e dans l\u2019aventure avec sept heures d\u2019autonomie en oxyg\u00e8ne, un peu d\u2019eau et de barres nutritives. Au-del\u00e0 de ce temps, quoiqu\u2019il arrive, les explorateurs avaient ordre de rentrer au vaisseau m\u00e8re. Les prochaines actions sur Terra Nova d\u00e9pendraient des choix du Conseil.<\/p>\n<p>Discr\u00e8tement, Hateya avait embarqu\u00e9 le pistolet de Sorbier. Elle voulait aller jusqu\u2019au bout de cette rencontre historique avec Terra Nova. Elle n\u2019en restait pas moins consciente des risques.<\/p>\n<p>A l\u2019approche du nuage, elle ralentit le pas. Prit le temps de respirer \u00e0 plein poumons. D\u2019\u00e9couter son souffle. De vider son esprit. Elle n\u2019\u00e9tait plus qu\u2019\u00e0 une centaine de m\u00e8tres de son but lorsqu\u2019elle per\u00e7ut les premiers signes d\u2019\u00e9motions. Elle \u00e9tait calme, concentr\u00e9e au point que, lorsqu\u2019une brusque excitation la saisit, elle comprit aussit\u00f4t pourquoi cet \u00e9moi lui paraissait \u00e9trange. Ce n\u2019\u00e9tait pas le sien.<\/p>\n<p>Elle s\u2019arr\u00eata et, s\u2019agenouilla \u00e0 terre, le plus confortablement possible. Elle prit le temps de secouer ses \u00e9paules, de d\u00e9tendre son cou, puis s\u2019immobilisa et ferma les yeux. Reprenant d\u2019antiques techniques de m\u00e9ditation, elle focalisa son regard int\u00e9rieur sur son propre corps. En esprit, elle suivit le contour de ses muscles, des pieds jusqu\u2019\u00e0 la t\u00eate. Elle les d\u00e9tendit l\u2019un apr\u00e8s l\u2019autre par l\u2019action combin\u00e9e de sa respiration et de sa pens\u00e9e. Elle entrait peu \u00e0 peu en transe. Son corps et son esprit ne faisaient qu\u2019un, se fondant dans une r\u00e9alit\u00e9 diff\u00e9rente, hors du temps. Une harmonie qui s\u2019exprimait en vagues chaleureuses, \u00e9voquant de lointains souvenirs de baignades, de soleil, de couleurs.<\/p>\n<p>Puis elle ouvrit son esprit au monde ext\u00e9rieur. Elle commen\u00e7a par se concentrer sur le sol de Terra Nova. Elle sentait les asp\u00e9rit\u00e9s qui reliaient ses genoux et ses pieds \u00e0 la plaine turquoise. Elle la visualisa dans son int\u00e9gralit\u00e9, cro\u00fbte plan\u00e9taire \u00e9trange, conglom\u00e9rat de milliers de particules h\u00e9t\u00e9roclites. Il s\u2019en d\u00e9gageait une impression de densit\u00e9, de compression Hateya laissa ensuite son esprit s\u2019emplir de l\u2019immensit\u00e9 de l\u2019air autour d\u2019elle. Elle effleura les flancs de la montagne, go\u00fbta l\u2019infini de la plaine. L\u2019air \u00e9tait un voile, fin et fragile, pr\u00eat \u00e0 se d\u00e9chirer \u00e0 tout instant.<\/p>\n<p>Enfin, elle tendit son \u00eatre vers le <em>flux<\/em>. Au d\u00e9part, elle ne per\u00e7ut que ce murmure entre souffle et sifflement, qu\u2019ils avaient entendu \u00e0 leur second jour sur Terra Nova. Elle lui consacra toute son attention, ravivant pour l\u2019accueillir les souvenirs heureux qu\u2019il lui \u00e9voquait. Le caqu\u00e8tement des cigales. La douceur de l\u2019air proven\u00e7al, charg\u00e9 d\u2019effluves de thym, d\u2019origan et de romarin. Les couleurs chaudes des coussins de la maison familiale, ocre, brique et grenat.<\/p>\n<p>Subtilement, le murmure se mua en m\u00e9lodie. Pendant un instant, \u00e0 peine, un p\u00e9piement enthousiaste emplit l\u2019espace de cama\u00efeux de bleus et de turquoise, l\u00e9ger, cristallin. Hateya accorda son esprit \u00e0 ces images, et de minuscules boules de plumes s\u2019envol\u00e8rent gracieusement dans l\u2019espace-temps modifi\u00e9 de sa transe.<\/p>\n<p>La m\u00e9lodie innocente se scinda en plusieurs consonances. Hateya projeta vers elle la beaut\u00e9 des symphonies qu\u2019elle passait en boucle dans son cockpit. Les graves tonitruants des cors et contrebasses, les discours gracieux des violons et des clarinettes, les envol\u00e9es lyriques des fl\u00fbtes et hautbois. Face \u00e0 elle, <em>l\u2019entit\u00e9<\/em> se d\u00e9multiplia, encore et encore, comme un orchestre sans fin. Des dissonances apparurent \u2013 d\u2019abord l\u00e9g\u00e8res, \u00e0 peine perceptibles. Elles gagn\u00e8rent peu \u00e0 peu en intensit\u00e9 et en nombre. Comme si chaque musicien, parmi les centaines qui composaient la symphonie, se mettait \u00e0 jouer pour lui, reprenait son identit\u00e9 propre, oubliant l\u2019\u0153uvre qui n\u2019existait que dans l\u2019abn\u00e9gation de soi. Hateya percevait des\u2026 individus, pens\u00e9es, souvenirs\u00a0?\u2026 de plus en plus distincts. Des images l\u2019assaillaient directement \u00e0 pr\u00e9sent. Un maelstrom de sensations, de figures, de couleurs, de sons, de sentiments la saisit. Dix, cents, milles perceptions bataillaient dans l\u2019espace. Hateya ne parvenait plus \u00e0 suivre, perdue, noy\u00e9e dans un tourbillon d\u2019\u00e9motions. Sa propre identit\u00e9 se d\u00e9lita. Son esprit s\u2019affola, d\u00e9boussol\u00e9. Elle tenta de r\u00e9sister, de nager \u00e0 contre-courant, de conserver les limites de sa personnalit\u00e9, de rester elle-m\u00eame.<\/p>\n<p>Sans succ\u00e8s. D\u2019un coup, l\u2019espace hors du temps ne fut plus que douleur. Elle hurla.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>. <\/strong><\/p>\n<p><em>Ashaisha<\/em>.<\/p>\n<p>Au sein du n\u00e9ant, un nom.<\/p>\n<p>Dans un autre monde.<\/p>\n<p>Un monde qui n\u2019\u00e9tait plus.<\/p>\n<p>Une clart\u00e9 fulgurante. Hateya per\u00e7ut son identit\u00e9. Se rappela qui elle \u00e9tait. Se rem\u00e9mora sa qu\u00eate. Ce \u00e0 quoi elle \u00e9tait pr\u00eate. Aller au bout. Pour Sahil.<\/p>\n<p>Elle l\u00e2cha prise.<\/p>\n<p>Dans la r\u00e9alit\u00e9 physique, sur Terra Nova, son corps s\u2019affala au sol.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>.<\/strong><\/p>\n<p>Corey triturait une antique console de jeux, un des gadgets qu\u2019il emportait partout avec lui. Il l\u2019avait d\u00e9j\u00e0 am\u00e9lior\u00e9e plusieurs fois, lui int\u00e9grant un g\u00e9n\u00e9rateur holographique. Le jouet faisait le bonheur de son neveu, quand il rentrait \u00e0 la Station entre deux missions.<\/p>\n<p>Le technicien essayait de se changer les id\u00e9es, en vain. Et il n\u2019\u00e9tait pas le seul \u00e0 attendre, oppress\u00e9, le retour d\u2019Hateya. L\u2019\u00e9toile grenat de Terra Nova \u00e9tait haut dans le ciel\u00a0: voil\u00e0 plusieurs heures que la capitaine \u00e9tait partie. \u00a0Le m\u00e9cano ne s\u2019\u00e9tait pas oppos\u00e9 \u00e0 sa volont\u00e9. Par respect. Par confiance. La lente danse des secondes et des minutes \u00e9rodait sa foi. Tant qu\u2019il avait \u00e9t\u00e9 occup\u00e9, comme le reste de l\u2019\u00e9quipe, \u00e0 ranger le campement, poser des rep\u00e8res autour des trois <em>siffleurs<\/em> retomb\u00e9s en l\u00e9thargie, pr\u00e9parer la venue de la prochaine \u00e9quipe, il n\u2019avait pas remis son choix en question. Maintenant qu\u2019ils \u00e9taient tous les quatre d\u00e9s\u0153uvr\u00e9s, qui \u00e0 tourner en rond, qui \u00e0 fixer le lointain des jumelles, tous prenaient conscience du s\u00e9rieux du danger.<\/p>\n<p>Il restait une heure et quarante minutes avant la fin du d\u00e9lai impos\u00e9 par la capitaine. Sept heures de marge, sur le coup, leur avait paru plus que suffisant pour qu\u2019elle tente une derni\u00e8re approche du <em>flux<\/em>, comme elle le leur avait dit. Elle s\u2019\u00e9tait montr\u00e9e rassurante. S\u00fbre d\u2019elle. Sereine. Corey comprenait maintenant qu\u2019il n\u2019avait accept\u00e9 de prendre son relais que parce qu\u2019il n\u2019envisageait pas son \u00e9chec. Un doute sournois s\u2019insinuait \u00e0 pr\u00e9sent dans son esprit et distillait ses venimeuses questions. Si elle ne revenait pas dans le d\u00e9lai imparti, aurait-il le courage de ramener l\u2019\u00e9quipage au vaisseau m\u00e8re, sans elle\u00a0? Et si elle \u00e9tait toujours vivante, simplement immobilis\u00e9e\u00a0? Si sa radio tombait en panne ? Cory saisissait peu \u00e0 peu toute la cruaut\u00e9 de son nouveau r\u00f4le. Il allait sans doute devoir prendre des d\u00e9cisions de vie ou de mort, concernant sa capitaine. Et il allait vivre avec pour le restant de ses jours. Serait-il forc\u00e9 de condamner Hateya \u00e0 une asphyxie lente, une fin atroce, en l\u2019abandonnant sur Terra ?<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Sorbier, le seul \u00e0 ne pas \u00e9prouver la m\u00eame angoisse que ses camarades, poursuivait ses analyses du sol alentours. Il mettait \u00e0 profit la moindre seconde du temps dont il disposait sur Terra 56. Il cherchait encore son foutu palladium. Corey aurait volontiers laiss\u00e9 le prospecteur sur place, plut\u00f4t que sa capitaine\u00a0! L\u00e9a et Oslan se soutenaient dans l\u2019\u00e9preuve. Lov\u00e9s l\u2019un contre l\u2019autre, ils observaient l\u2019horizon \u00e0 la jumelle. Peut-\u00eatre que la puissance de l\u2019appareil leur permettrait de voir le <em>flux<\/em>. Corey guettait un \u00e9clat de voix, un signe de leur part. Un indice, n\u2019importe lequel, du retour de la capitaine\u2026<\/p>\n<p>Car Hateya avait coup\u00e9 sa radio. Elle voulait \u00eatre seule, elle l\u2019avait bien dit. Tenter une approche in\u00e9dite. Elle \u00e9tait l\u2019unique membre de l\u2019\u00e9quipage ayant connu la Premi\u00e8re Terre\u00a0: comme le <em>flux,<\/em> elle avait connu la destruction de sa plan\u00e8te. Ce point commun leur permettrait sans doute de communiquer, elle et lui. Corey secoua la t\u00eate pour en chasser ses doutes. Sa capitaine avait toujours pris de bonnes d\u00e9cisions. Elle allait revenir.<\/p>\n<p>L\u00e9a et Oslan fixaient l\u2019horizon en silence. Les jumelles leurs avait permis de suivre, tr\u00e8s loin, la progression d\u2019Hateya, jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019elle ne soit plus qu\u2019un minuscule point sur la plaine turquoise. Il lui avait fallu pr\u00e8s de trois heures de marche pour parvenir \u00e0 proximit\u00e9 du <em>flux<\/em>. Ce dernier avait tendu une sorte de bras hors de son nuage. Il s\u2019\u00e9tait enroul\u00e9 autour d\u2019elle. Depuis des heures, il gardait une forme conique, comme une tornade, qu\u2019Oslan devinait tournoyer sans fin autour d\u2019Hateya.<\/p>\n<p>Le g\u00e9ologue n\u2019avait pas besoin de parler avec sa soeur pour sentir son angoisse. L\u00e9a \u00e9tait convaincue que la capitaine courait \u00e0 sa perte. Elle n\u2019arrivait pas \u00e0 concevoir qu\u2019une antique vie extra-terrestre puisse \u00eatre pacifiste. Pour son fr\u00e8re, elle faisait preuve d\u2019anthropomorphisme. Un d\u00e9faut qu\u2019il ne lui connaissait pas d\u2019ordinaire. Les jours pass\u00e9s dans la temp\u00eate, l\u2019affrontement contenu avec Sorbier, le choc de la d\u00e9couverte des <em>siffleurs<\/em>, tout cela faisait beaucoup pour elle. Ce n\u2019\u00e9tait que leur seconde mission plan\u00e9taire, apr\u00e8s tout. Et des cinquante-cinq autres qui avaient \u00e9t\u00e9 men\u00e9es depuis l\u2019Exode, aucune n\u2019avait \u00e9t\u00e9 aussi riche en rebondissements. Oslan avait assist\u00e9 impuissant au changement de L\u00e9a. Sa soeur \u00e9tait pass\u00e9e presque sans transition de l\u2019enthousiasme \u00e0 l\u2019amertume, lorsqu\u2019elle avait appris qu\u2019une autre forme de vie avait sombr\u00e9 dans le n\u00e9ant. Probablement noircissait-elle le tableau pour \u00e9viter une nouvelle d\u00e9ception. Quoi qu\u2019il en soit, dans son regard, Oslan voyait la capitaine condamn\u00e9e.<\/p>\n<p>Lui gardait espoir.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>.<\/strong><\/p>\n<p>Hateya s\u2019\u00e9tait ouverte. Sans r\u00e9serve, sans limite. Elle s\u2019\u00e9tait jet\u00e9e dans la cacophonie des \u00e9motions qui l\u2019entouraient, se livrant \u00e0 leur courant tumultueux, sans chercher \u00e0 comprendre. Juste \u00e0 ressentir.<\/p>\n<p>Elle embrassa une multitude de souvenirs \u00e0 la fois. Comme en r\u00e9ponse \u00e0 son l\u00e2cher-prise, toutes les sensations qu\u2019elle percevait se fondirent en une seule : une s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 profonde, teint\u00e9e d\u2019une tristesse fataliste. Elle entr\u2019aper\u00e7ut d\u2019immenses villes elliptiques, fourmili\u00e8res denses de vies reli\u00e9es les unes aux autres, comme une gigantesque toile d\u2019araign\u00e9e. Elle percevait toutes les connexions entre les individus, \u00e0 la fois entit\u00e9s propres et \u00e9l\u00e9ments d\u2019un grand tout. Autour d\u2019eux, d\u2019autres souffles, infimes\u00a0en comparaison: des plantes, des animaux, qui dessinaient de d\u00e9licates volutes, comme un \u00e9crin pour la somptueuse toile de conscience form\u00e9e par les extraterrestres. Hateya per\u00e7ut la dimension sacr\u00e9e de ces entrelacs, l\u2019importance du moment cl\u00e9 o\u00f9 un individu quittait sa vieille enveloppe physique pour rena\u00eetre, neuf et na\u00eff, au sein d\u2019un nouveau corps. A cette \u00e9vocation, une douleur sans fond jaillit des souvenirs, une t\u00e2che d\u2019encre qui s\u2019\u00e9tendit sans fin \u00e0 la surface de la toile, masquant toutes les autres images. Une douleur sans peur, sans col\u00e8re, sans r\u00e9volte, une douleur qui s\u2019acceptait pour ce qu\u2019elle \u00e9tait. Le support d\u2019une vie, la trace d\u2019une histoire.<\/p>\n<p>Toutes les voix s\u2019\u00e9taient align\u00e9es sur cette perception, ne formant \u00e0 nouveau plus qu\u2019un seul esprit. Par la force des choses, celui-ci se s\u00e9para de la capitaine, puisqu\u2019elle n\u2019avait pas le m\u00eame souvenir \u00e0 partager. Hateya red\u00e9couvrit les limites de sa propre personnalit\u00e9, r\u00e9alisa soudain l\u2019importance de ce qu\u2019elle vivait. Elle avait face \u00e0 elle l\u2019absolu d\u2019une civilisation, la quintessence d\u2019une esp\u00e8ce toute enti\u00e8re. Des millions de consciences conserv\u00e9es en-dehors de l\u2019espace-temps, comme au premier jour de leur transfert. Plus de corps physique, plus de temps. Les trois cent cinquante millions d\u2019ann\u00e9es n\u2019existaient que pour les <em>siffleurs<\/em>\u00a0et les hommes\u00a0: le <em>flux<\/em> \u00e9tait un \u00e9trange fant\u00f4me d\u00e9tach\u00e9 de la trame de l\u2019univers. Il gardait la trace de toutes les vies qui l\u2019avaient form\u00e9, et cependant il \u00e9tait capable de r\u00e9agir comme un seul organisme. Comme un orchestre qui, laissant de c\u00f4t\u00e9 la multiplicit\u00e9 d\u2019une partition, les chants et contre-chants qui forment une symphonie, s\u2019accordait tout entier sur une seule et unique note.<\/p>\n<p>Hateya \u00e9tait sid\u00e9r\u00e9e. Elle avait face \u00e0 elle une conscience multiple, des individus qui avaient \u00e9t\u00e9 capables de se d\u00e9velopper les uns avec les autres, et de s\u2019oublier eux-m\u00eames lorsque cela s\u2019\u00e9tait av\u00e9r\u00e9 n\u00e9cessaire, lib\u00e9r\u00e9s de la peur de la mort, acceptant la vie dans toute sa dimension. Le <em>flux<\/em> ne connaissait ni la crainte, ni la col\u00e8re, ni la vengeance. Encore moins l\u2019avidit\u00e9, la domination, le pouvoir. Les <em>siffleurs<\/em> avaient confondu leur propre besoin de retrouver leurs ma\u00eetres avec la volont\u00e9 r\u00e9elle du <em>flux.<\/em> Ce dernier n\u2019attendait pas un sauveur. Il ne cherchait pas \u00e0 reconstruire un pass\u00e9 r\u00e9volu, \u00e0 se r\u00e9incarner, \u00e0 profiter d\u2019un autre support physique pour coloniser quoique ce fut. Le <em>flux<\/em> existait simplement, acceptant ce qui lui arrivait, attendant juste la prochaine \u00e9tape de sa vie.<\/p>\n<p>Le c\u0153ur d\u2019Hateya se remplit de compassion et d\u2019amour pour cette civilisation si sage, si sereine, qui ne m\u00e9ritait pas que le hasard d\u2019un caprice des astres l\u2019ait autant diminu\u00e9e. Certes, l\u2019Humanit\u00e9 avait conquis les \u00e9toiles, pouss\u00e9e toujours plus loin par sa curiosit\u00e9, son \u00e9ternelle insatisfaction. Cela l\u2019avait sauv\u00e9e lorsqu\u2019elle avait d\u00e9truit sa propre plan\u00e8te. Mais jamais les Hommes n\u2019avaient \u00e9t\u00e9 capables de s\u2019unir comme ces extraterrestres, de se d\u00e9barrasser de la peur, d\u2019accepter leur sort. De penser en tant qu\u2019esp\u00e8ce. De ne pas se combattre les uns les autres. De vivre en harmonie avec le reste du vivant.<\/p>\n<p>Ces extraterrestres avaient tellement \u00e0 leur apprendre. La danse des astres est un ballet mortel pour la Vie. Infime Vie. Fragile Vie. Imparfaite Vie.<\/p>\n<p>Tout au fond d\u2019elle, Hateya savait ce que ce fant\u00f4me multiple \u00e9tait en train de lui r\u00e9v\u00e9ler. La Vie ne pouvait survivre que dans l\u2019acceptation, l\u2019aide et la pleine conscience du miracle de son existence m\u00eame.<\/p>\n<p>Hateya tendit tout son \u00eatre vers le <em>flux<\/em>.<\/p>\n<p><em>Nous avons besoin de votre aide. Venez. <\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>.<\/strong><\/p>\n<p>Toujours riv\u00e9 aux jumelles, Oslan poussa une exclamation. Corey sursauta, l\u00e2cha sa console qui chuta \u00e0 terre. Des craquements sonores lui indiqu\u00e8rent qu\u2019elle n\u2019avait pas aim\u00e9 la forte gravit\u00e9 de Terra Nova. Qu\u2019importe. Le technicien avait d\u00e9j\u00e0 rejoint le g\u00e9ologue.<\/p>\n<p>\u2014 Hateya revient\u00a0? Tu vois quelque chose\u00a0?<\/p>\n<p>L\u00e9a, qui avait arrach\u00e9 les jumelles \u00e0 son fr\u00e8re, les tendit \u00e0 Corey. Le silence des deux ing\u00e9nieurs ne pr\u00e9sageait rien de bon. Le technicien aligna les jumelles sur son casque, zoomant au maximum vers les montagnes, l\u00e0 o\u00f9 le <em>flux<\/em> stationnait jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent.<\/p>\n<p>Rien.<\/p>\n<p>Corey balaya les environs \u2013 il s\u2019\u00e9tait probablement tromp\u00e9 d\u2019endroit. Le <em>flux<\/em> \u00e9tait immense, accul\u00e9 contre les montagnes. Il devait \u00eatre encore visible.<\/p>\n<p>Non. Nulle part, le technicien ne distinguait l\u2019\u00e9norme nuage de particules, pas plus que la mince silhouette de sa capitaine. La voix bris\u00e9e, il demanda\u00a0:<\/p>\n<p>\u2014 O\u00f9 est pass\u00e9e Hateya\u00a0? Oslan, dis-moi ce que tu as vu\u00a0!<\/p>\n<p>Le g\u00e9ologue prit une longue inspiration. Le son ne voulait pas sortir de sa gorge. Parler, entendre ses mots revenait \u00e0 rendre concret ce qu\u2019il avait vu. L\u2019accepter. Finalement, la voix rauque, il informa son nouveau capitaine\u00a0:<\/p>\n<p>\u2014 Le <em>flux<\/em> formait depuis des heures une spirale \u00e9norme au-dessus d\u2019Hateya. Comme une tornade qui aurait prit la capitaine pour centre. D\u2019un coup, tout s\u2019est effondr\u00e9. Le <em>flux<\/em> et la capitaine ont disparu.<\/p>\n<p>Un silence interdit suivit ces paroles. M\u00eame Sorbier, qui avait entendu la conversation, accusait le choc. L\u00e9a serrait les poings, retenant sa respiration, comprimant sa poitrine qui voulait se soulever en puissants sanglots. Elle le savait. Cette entreprise \u00e9tait vou\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9chec. L\u2019ing\u00e9nieur qu\u2019elle \u00e9tait devait cependant l\u2019admettre, malgr\u00e9 tout, au fond d\u2019elle, elle avait cru au succ\u00e8s d\u2019Hateya. Une lueur d\u2019espoir pour l\u2019Humanit\u00e9, dans cet implacable vide intersid\u00e9ral o\u00f9 elle errait, proche de sa propre fin. La d\u00e9ception n\u2019en \u00e9tait que plus cruelle.<\/p>\n<p>Oslan fut le premier \u00e0 rompre le silence, la voix vibrante d\u2019un chagrin mal contenu.<\/p>\n<p>\u2014 Capitaine\u2026 le <em>flux<\/em> a disparu. Je vous demande l\u2019autorisation d\u2019aller sur la zone pour observer la situation et, si possible, ramener les restes d\u2019Hateya.<\/p>\n<p>Corey mit quelques secondes \u00e0 comprendre que le g\u00e9ologue s\u2019adressait \u00e0 lui. <em>Capitaine<\/em><em>. <\/em>Une chape de plomb lui tomba sur les \u00e9paules, comme si son exosquelette s\u2019\u00e9tait arr\u00eat\u00e9 et que Terra Nova l\u2019attirait \u00e0 lui avec toute la force de sa gravit\u00e9. Un instant, il h\u00e9sita entre acc\u00e9der \u00e0 la demande d\u2019Oslan, et ob\u00e9ir aux consignes qu\u2019Hateya lui avait laiss\u00e9es. Il \u00e9tait responsable de l\u2019\u00e9quipe d\u00e9sormais.<\/p>\n<p>Il se souvint de l\u2019\u00e9poque o\u00f9, tout jeune encore, il faisait ses premi\u00e8res missions avec Hateya. La capitaine \u00e9tait ferme mais bienveillante et, malgr\u00e9 le caract\u00e8re rebelle du technicien \u00e0 peine sorti de l\u2019adolescence, elle l\u2019avait tout de suite pris sous son aile. Ils \u00e9taient d\u00e9j\u00e0\u00a0 amis lorsque Sahil \u00e9tait d\u00e9c\u00e9d\u00e9. Une \u00e9preuve difficile pour elle. Son compagnon avait \u00e9t\u00e9 expuls\u00e9 dans le vide intersid\u00e9ral en finissant une r\u00e9paration vitale pour la survie de son vaisseau. Il \u00e9tait mort en h\u00e9ros, mais son corps n\u2019avait pas \u00e9t\u00e9 retrouv\u00e9. Hateya avait souffert de ne pas pouvoir monter un bucher fun\u00e9raire, comme le voulaient les croyances et rites qu\u2019elle respectait.<\/p>\n<p>Corey ferait son possible pour que sa capitaine, elle, ait droit \u00e0 ce dernier adieu.<\/p>\n<p>\u2014 A\u2026accord\u00e9, r\u00e9pondit-il \u00e0 Oslan.<\/p>\n<p>La mort dans l\u2019\u00e2me, les explorateurs rejoignirent l\u2019a\u00e9roglisseur. M\u00eame Sorbier n\u2019\u00e9mit aucune objection\u00a0: il \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 assis \u00e0 l\u2019arri\u00e8re. Corey n\u2019essaya pas de retenir ses larmes. Capitaine ou pas, il pleurerait son amie.<\/p>\n<p>Alors qu\u2019il s\u2019installait au volant, il entendit un l\u00e9ger d\u00e9clic dans l\u2019intercom\u2019 \u2013 le signe qu\u2019un appareil se connectait. Il n\u2019eut pas le temps de cogiter qu\u2019une voie chaleureuse et joviale r\u00e9sonna dans leurs casques, tel un chant de victoire.<\/p>\n<p>\u2014 H\u00e9 ho, les Sourciers\u00a0! Je n\u2019ai plus assez d\u2019oxyg\u00e8ne pour revenir \u00e0 , \u00e7a vous dit de venir me chercher\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">.<\/p>\n<p>Hateya observait l\u2019a\u00e9roglisseur venir \u00e0 elle, r\u00e9pondant par automatisme aux questions techniques et cognitives de L\u00e9a. Le protocole qu\u2019elle avait elle-m\u00eame \u00e9tabli avant son p\u00e9riple, pour s\u2019assurer qu\u2019elle \u00e9tait en pleine possession de ses moyens, et \u00e9viter une contamination psychique par l\u2019entit\u00e9 extraterrestre. S\u2019ils savaient\u00a0! En son sein, elle sentait la bienveillance du <em>flux<\/em>. Elle s\u2019\u00e9tait r\u00e9veill\u00e9e de sa transe, seule au fond d\u2019un \u00e9norme crat\u00e8re anthracite. Le <em>flux<\/em> avait quitte son support artificiel pour r\u00e9pondre \u00e0 son invitation. Il\/ils \u00e9taient en elle, conscience \u00e0 la fois une et multiple. Elle \u00e9tait toujours elle-m\u00eame, et, dans le m\u00eame temps, elle \u00e9tait bien plus \u2013 multiple, riche d\u2019une sagesse qui manquait \u00e0 l\u2019Homme. Elle\/ils en \u00e9taient convaincus\u00a0: l\u2019alliance de leurs deux cultures permettrait \u00e0 la Vie de continuer \u00e0 danser parmi les \u00e9toiles. A elle de la transmettre maintenant.<\/p>\n<p>L\u2019a\u00e9roglisseur n\u2019\u00e9tait plus qu\u2019\u00e0 une centaine de m\u00e8tre. L\u2019\u00e9motion de L\u00e9a affleurait dans sa voix. La capitaine avait correctement r\u00e9pondu \u00e0 toutes les questions, de logique, de comportement, de calculs, de souvenirs\u2026 m\u00eame \u00e0 celles qu\u2019elle n\u2019avait pas d\u00e9finies dans le protocole. Elle avait lev\u00e9 les craintes de la biologiste\u00a0: elle \u00e9tait bien sortie indemne de sa confrontation avec le flux. Derri\u00e8re sa visi\u00e8re, L\u00e9a affichait un sourire b\u00e9at, humide de larmes. Des larmes de joie.<\/p>\n<p>Elle pronon\u00e7a la derni\u00e8re question, celle qu\u2019Hateya lui avait gliss\u00e9e au creux de l\u2019oreille avant de partir. <em>Celle-ci, personne d\u2019autre que moi n\u2019en connait la r\u00e9ponse<\/em>, lui avait-elle confi\u00e9 alors. L\u00e9a \u00e9tait convaincue que la r\u00e9ponse, encore une fois, serait la bonne.<\/p>\n<p>\u2014 Capitaine, pouvez-vous me donner le pr\u00e9nom que les esprits de vos anc\u00eatres ont choisi pour vous, \u00e0 votre naissance\u00a0?<\/p>\n<p>Hateya sourit. Son enfance avait \u00e9t\u00e9 courte, mais son p\u00e8re lui avait laiss\u00e9 une trace ind\u00e9l\u00e9bile de leur culture. Il l\u2019avait envoy\u00e9e en France avec un livre de contes Am\u00e9rindiens et, \u00e9crit \u00e0 la plume sur la premi\u00e8re page, le nom que le chaman de son ethnie lui avait r\u00e9v\u00e9l\u00e9. Ce livre ne l\u2019avait plus jamais quitt\u00e9.<\/p>\n<p>\u2014 <em>Ashaisha<\/em>. Dans la langue des am\u00e9rindiens, cela signifie \u00ab\u00a0Espoir protecteur\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>FIN<\/strong><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p class=\"inline-ad-slot\" id=\"inline-ad-1\" style=\"float: left; height: 0px; margin: 0px auto; overflow: hidden; width: 460px; text-align: left;\" data-adtags-width=\"460\" data-adtags-visited=\"true\"><\/p>[\/et_pb_text][\/et_pb_column][\/et_pb_row][\/et_pb_section][et_pb_section fb_built=&#8221;1&#8243; admin_label=&#8221;Blogs&#8221; _builder_version=&#8221;3.22&#8243; background_color=&#8221;#101535&#8243; custom_margin=&#8221;|||&#8221; custom_padding=&#8221;|||&#8221;][et_pb_row _builder_version=&#8221;3.25&#8243;][et_pb_column type=&#8221;4_4&#8243; _builder_version=&#8221;3.25&#8243; custom_padding=&#8221;|||&#8221; custom_padding__hover=&#8221;|||&#8221;][et_pb_text _builder_version=&#8221;4.8.2&#8243; text_font=&#8221;||||||||&#8221; header_font=&#8221;||||||||&#8221; header_2_font=&#8221;Nasalization|600|||||||&#8221; header_2_font_size=&#8221;36px&#8221; header_2_letter_spacing=&#8221;2px&#8221; header_2_line_height=&#8221;1.3em&#8221; text_orientation=&#8221;center&#8221; background_layout=&#8221;dark&#8221; header_2_font_size_tablet=&#8221;&#8221; header_2_font_size_phone=&#8221;28px&#8221; header_2_font_size_last_edited=&#8221;on|phone&#8221;]<h2>Lire d&#8217;autres cr\u00e9ations<\/h2>[\/et_pb_text][et_pb_divider color=&#8221;#4328B7&#8243; divider_weight=&#8221;4px&#8221; _builder_version=&#8221;3.2&#8243; max_width=&#8221;80px&#8221; module_alignment=&#8221;center&#8221; height=&#8221;4px&#8221;][\/et_pb_divider][et_pb_blog fullwidth=&#8221;off&#8221; posts_number=&#8221;3&#8243; include_categories=&#8221;65&#8243; show_author=&#8221;off&#8221; show_categories=&#8221;off&#8221; show_pagination=&#8221;off&#8221; _builder_version=&#8221;3.3.1&#8243; header_font=&#8221;Titillium Web|600|||||||&#8221; header_line_height=&#8221;1.4em&#8221; body_font=&#8221;||||||||&#8221; meta_font=&#8221;|600||on|||||&#8221; meta_line_height=&#8221;1.8em&#8221; border_width_all=&#8221;18px&#8221; border_color_all=&#8221;#ffffff&#8221; box_shadow_style=&#8221;preset1&#8243; box_shadow_blur=&#8221;60px&#8221; box_shadow_color=&#8221;rgba(60,60,200,0.4)&#8221;][\/et_pb_blog][\/et_pb_column][\/et_pb_row][\/et_pb_section]\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"","protected":false},"author":1,"featured_media":773,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_et_pb_use_builder":"on","_et_pb_old_content":"","_et_gb_content_width":"2880"},"categories":[7,14],"tags":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/graphonautedelespace.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/877"}],"collection":[{"href":"https:\/\/graphonautedelespace.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/graphonautedelespace.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/graphonautedelespace.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/graphonautedelespace.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=877"}],"version-history":[{"count":5,"href":"https:\/\/graphonautedelespace.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/877\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":886,"href":"https:\/\/graphonautedelespace.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/877\/revisions\/886"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/graphonautedelespace.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/773"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/graphonautedelespace.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=877"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/graphonautedelespace.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=877"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/graphonautedelespace.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=877"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}